Paris – Labyrinthe

(Ce billet est extrait de mon journal quotidien. J’ai envie de lui offrir un peu plus de temps. Parce que c’est là que, littéralement, je vis.)

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Je suis parisien.

Je suis parisien parce que je dois à cette ville ce qui me reste de santé mentale.

J’ai la cervelle en vrac, des névroses à chaque coin de pensée. Je me perds dans les méandres de réflexions lourdes, trop lourdes. J’oscille sans cesse entre l’euphorie et la déprime, j’aime trop de choses pour pouvoir consacrer assez de temps à chacune. Je suis un nid à paradoxes et je ne veux pas me soigner.

Quand on est comme moi, quand on est du peuple du bordel, Paris est un refuge.

Parce que la folie de cette ville est au-delà de n’importe quelle démence humaine.

Paris est l’ordre, Paris est le chaos. Le musée impeccable d’une Histoire précieusement conservée. Où plus rien ne bouge. Où des milliers de fourmis lunettes de soleil et appareil photo se pressent pour contempler les reliques d’un Passé briqué, propre et apprêté. On a les siècles écoulés majestueux à Paris. Qui s’étendent entre la Seine et les boutiques de luxe.

Et juste à côté ? Juste à côté ça sent la frite et les collocs étudiantes. Juste à côté, des boulevards moches longent des rangées d’immeubles qui dépassent, en dentition mal foutue. Il y a des restaurants qui font un doigt aux normes de sécurité, des magasins d’aspirateurs alors que tout le monde commande son aspirateur en ligne. Des galeries d’art où on expose les dessins d’une école maternelle.

Il y a des bibliothèques spécialisées en romans policiers, des cafés d’intellos dont on se moque sur Internet, des feux rouges qui font ding ding ding et d’autres pas. Je n’ai jamais compris pourquoi. Il y a une vieille porte de garage rouillée et une plaque de marbre à côté. Paraît que Stendhal a vécu au deuxième étage de l’immeuble. Là où tu vois un étendoir à linge avec une serviette Mignons. Dégueulassée par la pollution, comme tes poumons sans doute. Stigmate.

Et des gens.

Des gens qui se sont pris Paris en pleine poitrine. Les parisiens ne font pas la gueule, tu sais. Les parisiens se remettent de l’impact. En permanence. Parce que vivre à Paris, c’est se prendre un uppercut dans la tronche. C’est compiler en permanence la contradiction. Les avenues rectilignes et les pavés renversés, les odeurs de pisse et les entrées d’immeuble plaquées carrelage vintage. Les sushis que tu peux avoir en 2 minutes 15 et les rendez-vous chez le médecin qu’il vaut mieux prendre après Noël prochain. Vivre le délire, ça irrite, ça euphorise, ça aiguise. Forcément tu es plus pointu. Plus vif. Des fois tu coupes. Mais tu es beau. Fascinant. Et la chaleur. Putain la chaleur. On t’appelle bobo, on t’appelle serveur malaimable on t’appelle travailleur précaire. Tu as une vie rugueuse et difficile, obscène de luxe et de confort, toujours sur le fil. Tu parles fort, me bouscule dans le métro, me dit bonjour – sourire en rayons édentés – quand je rumine. Tu es un jeu de hasard, l’un des visages de la ville.

Paris loup-garou. La nuit dégueulasse et poisseuse, la nuit et ses monstres. La nuit et les gyrophares qui déboulent. Mal au bide. Que s’est-il passé ? Qui a été agressé, volé, harcelé ? Est-ce que j’arriverai sain et sauf jusqu’à chez moi, après avoir marné pour payer mon loyer ou m’être rendu à l’opéra ?
Paris la nuit. Paris, tu rentres. Des images de ta soirée dans la tête. Autour de toi, de calmes vampires déambulent avec leurs enfants. Ils se parlent calmement, comme une eau qui coule. Le temps relâche son emprise. Il est deux heures du matin, tout est normal. Tout va bien.

Paris qui exige en offrande ta force vitale. Ou ton fric. Il te faut beaucoup d’un des deux pour y vivre, du coup, ça ne sera jamais que temporaire. Sa musique et ses rires. Ses festivals du bout du monde, ses tours de pierre et de millénaires. Ses veines encrassées dans lesquelles circulent des monstres d’acier.

Ma ville. Mon labyrinthe.

Ce dimanche, je n’ai que mes mots à t’offrir. Un abri au sein de mes synapses qui tracent tes ruelles et tes cités cachées, les parcs géométriques ou anarchiques sur lesquels on respire des particules fines. Ce dimanche, ma ville écorchée, tu es l’abri, parce que tu t’es immiscée, il y a bien longtemps, au fin fond de nos cellules. Quitte à nous faire du mal. Quitte à nous faire porter les visages en larmes, les bilans qui s’alourdissent, l’angoisse.

Mais nous serons courageux, ma ville.

Bois à nos images, à nos vertiges, à nos délires. Comme nous buvons aux tiens. Bois la peur chevillée au coeur, sois certaine que le pire est toujours sûr. Mais que nous sommes là. Tes âmes bruyantes et recueillies. Ton sang.

Paris.

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