Métis

 

 

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Je déteste le syndrome Entre les murs.

Le syndrome Entre les murs qui consiste à se mentir et à mentir aux mômes : nos élèves sont des diamants bruts pris dans la gangue d’une réalité socialeuh difficileuh et nous, vaillants Sisyphes de la pédagogie tentons, avec nos blessures et nos imperfections (même les hommes. Les hommes qui ont des fêlures sont ce qu’il y a de mieux depuis Meryl Streep) de leur ouvrir les portes du savoir, de l’avenir et de la confiance en eux.

Sauf que non.

Un système aussi cohérent, c’est très mignon dans un bouquin à succès ou un film “dur et poignant, qui nous met face aux incohérences d’un système devenu fou” (Télérama ou presque), mais dans les faits, ça n’existe pas. Les années, les classes, les mômes ne se ressemblent pas. Aucun groupe d’élèves ne se comportera, d’un jour à l’autre, de la même façon. Et c’est sans doute la difficulté principale de ce boulot, celle que je marne à raconter, jour après jour : il n’y a pas de clé, pas d’épisodes qui se suivent. Tous les jours, à tous les cours ou presque, on réinvente son rapport à la classe.

Mais bon.

De temps en temps, soit parce que la vie a une putain de dette karmique à rembourser, soit parce que, tout simplement, le hasard, tu tombes sur ton petit moment Entre les murs.

Aujourd’hui, ce sera dans la salle 131, de 11h35 à 12h30.

Les 3èmes Tortipouss jouent le procès d’Antigone. Chacun son rôle : juge, juré, accusé, journaliste, huissier… Je préviens “Désormais je suis invisible. Vous êtes aussi responsable de la mise en place et de la gestion de ce moment.”

Les tables sont poussées, tirées, les chaises malmenées, ça s’insulte, et ça commence à y prendre plaisir. Je me mords les lèvres pour ne pas intervenir. Treize minutes en l’air.

Quatorze et tout s’ordonne.

O. siège derrière le bureau du prof, juge. Du haut de son mètre quarante-cinq, il pointe du doigt les retardataires qui prennent place. Y. est prête, chronomètre à la main (je mens. C’est l’application chronomètre de son téléphone. Mais elle fait comme si).

Les avocats entament leur plaidoirie. I. donne le ton, comme à l’accoutumée. Évidemment. I. est brillant. Il va s’amuser.

Mais aujourd’hui est un jour pas comme les autres, aujourd’hui est un jour Entre les murs. C. se lève, prête à défendre Antigone. C. est grande gueule, je la connais, elle va dégoiser ses trente secondes, donner un coup de menton, se taire.

C. repose ses notes.

Elle reprend les arguments d’I. Les secoue, les inspecte, les dépiaute. Ils tombent au sol, un par un. Un peu décontenancé, I. contre-attaque, tandis que M. vole à son secours.

C’est le moment que choisit l’un des journalistes pour lancer une insulte. Parce qu’il est temps que ça rigole, que la plaisanterie a suffisamment duré. H., l’huissier, a la mâchoire durcie quand il le prend par l’épaule pour l’exclure quelques minutes de la salle. Et revient, imperturbable, à sa place. Chaque interruption sera traitée de la sorte, soit par lui, soit par son comparse, un mètre quatre-vingt-deux, qui ferait un videur de boîte de nuit très convaincant. “Ils nous fatiguent avec leurs bêtises, monsieur, ils nous fatiguent !”

Protégés, les débats continuent, s’enflamment. Il est temps pour Antigone d’intervenir. Antigone est grande, gauche, un peu roublarde aussi. Antigone lit son discours d’une voix infiniment moins renfrognée que son incarnation. Son timbre, enfin, se confronte à la clarté. Elle est Antigone et elle dit ce qu’elle a à dire. Avec respect et intransigeance. Et surtout avec ses mots. Tous ces mots qui dorment habituellement. Et que, oui, elle connaît. Qu’elle maîtrise.

Face à elle Créon. Sous le feu roulant des questions des avocats. Pourquoi cette loi, pourquoi la tyrannie, pourquoi le pragmatisme. A. répond calmement. Rationnellement. A. a une admiration dévorante pour Créon. Les attaques se succèdent. Et quand il sent qu’il perd pied, A. se métamorphose. Se redresse. La voix égale descend une octave. A. en pleine majesté.

“Posez vos questions, mais je suis le roi.”

Silence complet. Jamais les mômes ne l’ont regardés comme ça.

Et tous. Tous ils brillent. Tous sont beaux de cette beauté dont seule frappe l’intelligence.

Quand E. pointe, implacables, les erreurs de raisonnement des uns et des autres.

Quand Y. sort légèrement de son rôle pour recadrer des conversations devenues stériles.

Quand L. parvient, d’un regard et d’une tournure bien choisis, à ramener le calme dans le camp des accusés.

La sonnerie retentira à 12h30. Sans que personne ne se concerte, l’audience s’achève à 12h28. Devant un prof devenu idiot qui, sous des regards attendris et à peine affligés balbutie un seul mot. Merci. Merci. Merci.

De m’avoir offert ce moment de mythologie.

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