Blessés

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A. ne fera pas la rentrée de janvier avec nous.

Cheffe l’a dit. Elle a des instructions d’en haut, il n’y a plus d’autre possibilité. Il va y avoir un entretien. Dont l’issue est décidée d’avance. Dehors.

A. n’est pas un môme. A. est un collègue. Contractuel, donc recruté directement par le rectorat, pour palier au manque de profs titulaires. Seulement le rectorat a décidé que non, finalement, A. ne faisait pas l’affaire.

C’est pour ça qu’on est là, T. et moi, dans le bureau de Cheffe, qui déroule son argumentaire, tandis que Cheffe adjointe prend des notes. Représentants du personnel. Chargés d’adoucir la sentence. D’opposer d’inutiles arguments. Pour montrer que chacun a fait son devoir. Je me tiens très droit, pendant tout le secret de l’entretien, parce que je tiens à avoir l’air sérieux, et surtout parce que la pièce tourne. Le crissement du stylo, la voix de Cheffe. Le visage d’A., trois quarts dos. Je ne le distingue pas.

Et quand c’est fini, quand le verdict déjà forgé lui est asséné, je reste bêtement collé à mon fauteuil. Je glisse et je ne sais pas à quoi me raccrocher. Alors Cheffe Adjointe ouvre la bouche.

« Allez le voir, quand même. »

Décharge électrique, je me redresse. T. et moi filons à la recherche d’A. En train de se passer de l’eau sur la figure, devant la machine à café.

On tente des mots, petit à petit. On cherche à réconforter. À construire quelque chose. De mettre de l’humain Comment tu te sens ? Tu sais ce que tu vas faire maintenant ? Tu as des projets, c’est quoi ta formation ? Tu pourrais appeler Truc, il faut définitivement que tu appelles Truc. Contacte un syndicat, n’importe quel sigle fera l’affaire. Tiens, on va faire un plan pour la suite des événements, 1. 2. 3. 4., 1. 2. 3. 4. Valse maladroite, je me demande qui on est en train de réconforter. Si on ne cherche pas à légitimer notre rôle. « À faire le moins de mal possible, à essayer de tirer un tout petit peu de bon de tout ça. », c’est T. qui le dira, tandis qu’on marchera lentement vers la station de RER.

A. nous parle. Nous remercie. Nous explique son doctorat – il a un doctorat – les recherches dont il est le plus fier. Son incompréhension, mêlée d’un peu de soulagement. A. nous parle, et je ne le connais pas. Moi le trublion autoproclamé de la salle des profs, qui ambitionne de rendre la parole plus facile, je n’ai pas pris une seule fois le temps d’aller voir A. depuis le début de l’année. Parce que j’avais d’autres personnes à voir, parce qu’il ne recherchait pas vraiment le contact. Parce que, tout simplement, je n’éprouvais à son égard aucune affection particulière.
A. nous parle, nous pose des questions. S’assure qu’il a bien compris. On lui donne les feuilles couvertes de nos écritures, vademecum dérisoire. A. s’en va. Rideau.

« Finissons-en. » T. se lève et se dirige vers le bureau de Cheffe. Débriefing.

On parle. Longtemps. On parle des contractuels, recrutés après un entretien expéditif, de plus en plus souvent, et formés au maximum 48 heures, parce qu’il manque du monde, parce qu’il faut « mettre du monde devant les élèves. » N’importe qui. N’importe qui même s’il n’a pas les codes, n’importe qui même s’il souffre, et les élèves aussi, n’importe qui pourvu que le maquillage tienne. L’institution assure. L’Éducation Nationale va bien.

Sauf que non.

Des A., il y en a un par an au Collège Ylisse, depuis mon arrivée. Il y en avait au Collège Crimea. Des gens de bonne volonté, catapultés sur la seule foi de leurs diplômes universitaires. À qui l’on demande d’être des profs lyophilisés. Placer dans n’importe quel environnement, rajouter quatre conseils, et vous obtenez un enseignant près à l’emploi, quel que soit l’établissement, le public et la matière concernée. Parce qu’après tout, enseigner, tout le monde peut le faire non ?

« Mettre du monde devant les élèves », c’est blesser l’Éducation Nationale, la réduire en petits morceaux sanglants.
C’est blesser ces personnes qui, au mieux, assureront leurs fonctions au prix d’efforts titanesques, au pire se noieront entre des élèves qui ne les respectent pas et des consignes absconses pour qui ne les maîtrise pas.
C’est blesser des classes d’élèves partant en roue libre tandis que leur prof tente, tant bien que mal, de découvrir les ficelles du métier.
C’est blesser des parents d’élèves, à qui l’on ment en leur faisant croire que tout est sous contrôle.
C’est blesser les autres collègues, impuissants à aider quelqu’un qu’il faudrait former de A à Z en quelques semaines.
C’est blesser, enfin, la fonction d’enseignant : quelle image peut-on avoir d’un métier qu’une personne n’ayant aucune formation pédagogique peut soi-disant assumer ?

Mes premières années d’enseignant ont été éminemment compliquées. J’en avais pourtant appris la langue, je m’étais entraîné. Certes insuffisamment, certes la formation pratique était défaillante, mais on m’avait préparé. Je ne peux imaginer les réserves de force mentale, la puissance de travail et l’enthousiasme nécessaires à un contractuel, précipité dans un milieu qu’il ne connait qu’à peine.

Depuis dix jours, j’ai ce goût dans la bouche. Celui de la compromission, de  l’adhésion à un système indéfendable sur ce point. « Mettre du monde devant les élèves ». Est-ce l’ambition que l’on a pour eux ?

Oui, je suis de ceux qui appellent de leurs voeux une revalorisation du métier d’enseignant, et pas seulement financière. Oui j’estime que la profession que j’ai choisie mérite d’être reconsidérée, que les lieux communs à base de profs toujours en grève / en vacances / travaillant 18 heures par semaine font du mal. Et pas uniquement à nous, les profs titulaires. Nous, vous savez, on a l’habitude. Mais les profs stagiaires, dont la résolution a encore besoin d’accompagnement, mais les étudiants qui se demandent si ça vaut le coup d’opter pour ce boulot, si c’est pour se faire chambrer par tonton Dédé au Réveillon, je ne suis pas sûr que ces considérations leurs soient bénéfiques.

Dans nos salles des profs, on a A., qui devait sans doute se demander pourquoi ça déconnait, dans ses cours. Dans nos directions, on a Cheffe et Cheffe Adjointe qui appliquent des directives, qui cherchent à maintenir un système de plus en plus fragile. Ça fait mal d’y penser.
Et même si vous vous en foutez, dans nos salles de classes, on a vos mômes. Qui regardent, qui ont besoin, des adultes en face d’eux. Des adultes formés. Sûr d’eux.

Des profs.

« Faire le moins de mal possible, essayer de tirer un tout petit peu de bon de tout ça. »
À l’espoir…

Appel à témoins (à dire avec la voix d’Evelyne Thomas)

 

017

BON.

C’est Noël, cadeaux, youkelaïdi youkelaïda, tout ça.

Mais avez-vous pensé ? Au désoeuvrement en attendant les cadeaux, aux parties de Time’s up qui s’éternisent, aux gueule de bois durant lesquelles la moindre idée de vous livrer à une activité quelconque vous fait des zigouigouis au bidon (avouez que je vends Noël comme personne).

C’est LÀ que j’ai besoin de vous. De vous les stagiaires profs, de vous les non-profs, de vous les profs tout court.

Parce que ça fait maintenant plusieurs années que je chouine sur ce blog. Et qu’il serait maintenant peut-être temps de se retrousser les manches et de faire quelque chose. Surtout que je reçois des commentaires de lecteurs, des avis et des mails plutôt très cool. (et aussi des invitations à prendre l’avion vers Mars le plus rapidement possible, mais ça ne compte pas. Tra la la).

A la rentrée des vacances, j’aimerais écrire un article en plusieurs parties (si mes doigts ne sont pas encore trop boudinés par les agapes alimentaires) : l’idée serait de faire une sorte d’état des lieux de l’école aujourd’hui et de voir, concrètement, ce qui coince.

Oui. Oui je sais, c’est tellement général que c’est grotesque. Mais si on laissait le grotesque nous arrêter, personne n’aurait jamais crée les converses, les mugs rigolos ou Doctor Who. Ce serait triste. Donc voilà ce que je vous propose.

Vous allez écrire. Comme vous en avez envie, aussi longtemps, au kilomètre, en vers, en prose, je m’en fous. Quand vous avez terminé, vous m’envoyez ça par mail (jalkmikain@gmail.com) avec un titre du genre « Témoignage éducation » (ou « Crocodile avec une perruque », j’aime bien aussi) ou par message privé sur la page facebook du blog (et hop, le petit coup de pub en passant). Evitez les commentaires, c’est trop le bordel.

 

1. Vous êtes actuellement prof stagiaire, néo-titulaire, étudiant dans le domaine.
Comment ça se passe ? À l’ESPE, pendant vos formations, devant vos premières classes ? Qu’est-ce qui vous fait dire que vous avez vraiment bien fait de débuter ce métier, qu’est-ce qui vous fait mal au bide ? Quelles sont les questions auxquelles vous n’avez pas de réponses, les trucs dont vous auriez vraiment besoin pour progresser…

En bref, elle est comment, cette année, pour vous ? Et vous y rajouteriez quoi ?

 

2. Vous avez échappé à la pédagogie, vous êtes pâtissier, maçon, artiste-peintre, patineur artistique.

Vous êtes quand même passé par l’école. Vous lisez les journaux ou au moins les titres (ceux du Gorafi ne comptent pas hein !). Qu’est-ce qui vous interpelle dans le monde de l’éducation tel que vous le voyez ? Est-ce que vos mômes partent à l’école en courant ou faut-il les désencastrer de l’encadrement de la porte avec un pied de biche ?

Qu’est-ce que vous ne pigez absolument pas à ce que l’on dégoise aujourd’hui ?

Finalement, c’est quoi, l’école, pour vous ?

 

3. Vous êtes prof, personnel d’éducation, CPE, agent d’entretien, personnel de direction…

On va faire simple : qu’est-ce qui va, qu’est-ce qui ne va pas ? Les élèves, les cours, la gestion, les parents, les nouveaux programmes, la réforme, les mutations. Lâchez-vous. Montrez-nous votre paysage professionnel, ses vallées et ses écueils. On veut savoir. Et surtout on veut savoir ce qu’il faudrait faire pour améliorer le bazar.

 

Cette initiative a toute les chances de se ramasser en beauté, donc au pire, je donnerai une fois de plus mon avis, à base de blagues vaseuses, de non-relecture de billets et de figurines de princesses.
Joyeux Noël à tous !

Pas ton métier

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Tu n’es pas né prof.

C’est évident. C’est banal. C’est idiot.

Alors pourquoi on l’oublie ?

Tu n’es pas né prof et c’est parce qu’on l’oublie qu’on a mal, dans ce métier.

Il y a dans notre formation, dans les écoles où l’on nous apprend à être prof, des mots et des phrases impardonnables.

Il y a « autorité naturelle », il y a « charisme », il y a « s’imposer ». Il y a « impressionnant », il y a « coach en personnalité », il y a « petite voix. »

Ce devrait être interdit.

Si tes élèves ne t’écoutent pas, si c’est le bordel dans tes cours, si tu sors en te disant que cette heure n’a servi à rien, ce n’est pas toi. Ça n’a jamais été toi.

Alors oui. Peut-être, sans doute, tu as déconné. Tu n’as pas géré. Mais l’erreur, la Faute, le Péché Originel n’est pas en toi.

Tu t’es planté, mais le problème est dans la technique. Dans le choix des mots. Tu t’es mis à crier. Tu as exigé qu' »on » se taise. Tu as opté pour l’interro surprise. Tu t’es concentré sur deux mômes et oublié les autres.

C’est une mauvaise passe, un coup droit foireux. Tu t’es planté. C’est tout.

Notre boulot est un boulot de technicien. Un boulot de samouraï, si, comme moi, tu aimes le ronflant. Intégrer les mots, les postures, les stratégies. Et les répéter. D’année, en année, en année, en année.
Bien sûr que tu travailles avec de l’humain. Bien sûr que tu manieras mieux le sabre à deux mains que les deux épées, que tu favoriseras l’estoc à la taille.
Bien sûr que ton truc, ce sera plus l’ironie qui désarme que le regard qui fait taire, ce seront les petites interrogations de début de cours que l’évaluation-fleuve. Que ça changera selon les classes. Peu importe. Le tout est que tu maîtrises ta technique.

Le gêne du prof n’existe pas.

Certains franchiront la ligne de départ en pôle position. Le marathon dure quarante ans. Crois-moi, ça te laisse le temps de te rattraper. Ça laisse le temps à I., un mètre quarante-cinq, un physique qui lui vaudrait les pires blagues, d’imposer le silence par sa seule entrée dans la salle.

Ça laisse à Monsieur Samovar, bordélisé chaque jour de ses premières années dans une salle qui ne descendait jamais sous les deux-cent décibels, le temps de voir des élèves cauchemardesques sortir tranquillement leurs affaires et aider leur camarade quand il sort sur le ton de la conversation « on s’y met ? » alors que la sonnerie de début de cours n’a pas retenti.

Cette sensation gluante qui te colle aux tripes quand ça s’est mal passé, c’est du cambouis sur les mains. Ça part à l’eau. En frottant bien. En dessous, tu restes pareil.

Et tu sais le plus ironique ? Tu vas apprendre, pour peu que tu le souhaites. Petit à petit, les mouvements viendront. Et tes élèves apprendront avec toi. Comme ce sont des élèves ils te regarderont de près.

Des années plus tard, ils diront à leurs mômes que franchement, les profs aujourd’hui, c’est n’importe quoi, ils diront que, eux, quand ils étaient élèves ils avaient une prof de SVT, un prof de lettres,  qui avait une putain d’autorité naturelle.

Lettre d’amour à l’implicite

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Mes chers élèves,

Je ne suis pas un théoricien de l’apprentissage. Je n’ai jamais réfléchi assez en amont de ma pratique pour pouvoir établir un système entièrement cohérent de l’enseignement dans son ensemble. J’avoue sans honte que la plupart de mes connaissances sont empiriques, à l’exception des formations auxquelles j’assiste une ou deux fois l’an et de quelques lectures, physiques ou sur Internet.

Et cependant, je suis inquiet. Très inquiet.

Chers élèves, vous êtes, sachez-le des élèves d’établissement REP+. Ce qui signifie Réseau d’Éducation Prioritaire Renforcée +. Ce qui signifie que pour vous, plus encore que pour vos semblable, l’Éducation revêt une importance primordiale. Nous – enseignants, personnel administratif, inspecteurs et autres – sommes censés vous porter un soin tout particulier. Parce que le contexte socio-professionnel dans lequel vous grandissez est moins évident qu’ailleurs, parce que, pour tout un tas de raison, le lien entre l’école est la vie privée n’est pas simple, parce que la violence vous guette davantage que dans d’autres villes. Soit.

Dans le cadre de la mise en place de la REP+, une mission nous est confiée, à nous, les enseignants : expliciter l’implicite. Nous devons lutter contre les ombres. Gommer le moindre doute, la moindre ambiguïté, que ce soit dans notre langage, nos consignes ou les textes que nous vous présentons. Parce qu’il a été décidé que vous êtes moins bien armé pour le comprendre que dans d’autres milieux, plus privilégiés.

Vous savez quoi, les chiards ? Je trouve ça dangereux. Pire. Je trouve ça – littéralement – insensé.

Un implicite expliqué n’est plus un implicite. Il disparaît. Ce serait comme demander de rationaliser les mots, d’éclairer les ombres : mis en mots, placé sous la lentille de l’explication, l’implicite disparaît. Et c’est rassurant. On se dit que, finalement, il n’y avait rien à craindre. Le prof a annulé l’obstacle. On peut continuer.

Le problème est que ce n’est pas ainsi que ça fonctionne.

À force de supprimer cet obstacle, d’expliquer le moindre sous-entendu – oui, Fantine s’est prostitué, oui, le héros du Horla est sans doute fou – nous vous facilitons trop la tâche. Pire. Nous vous affaiblissons. Seuls de votre espèce, vous n’aurez jamais été exposé, ou le moins possible, à ces moments de doute. Où l’on ne comprend pas. Où l’on se sent perdu. Désarmé.

Je ne vois pas ainsi ma profession d’enseignant. Notre rôle n’est pas d’aplanir les difficulté ou de mener vos batailles.

Nous devons vous montrer. Pointer du doigt l’endroit où ça tire, où ça grogne, prévenir que, dans l’antre, se cache un dragon. Vous remettre les armes pour le défaire, vous entraîner. Et vous interdire de fuir. Nous, on est niveau 47 avec une épée d’acier trempée et une armure de platine, le dragon ne nous fait pas peur. Il suffirait d’un assaut ou deux pour qu’il mordre la poussière.

Mais quel intérêt ?

Nous aussi on a été au niveau 2. Nous aussi, on a tremblé. Ou grogné. Ou jeté notre stylo dans une crise de frustration. Des fois, on a dû faire tout seul. Avec un bout de bois. Et c’était nul. Le dragon nous a rossé, on a absolument pas pigé que, ben oui hein, il fallait justifier la réponse alors que c’était pas marqué.

Et puis d’autres fois, quand le vent soufflait dans le bon sens, quand la classe était heureuse, dès fois, avec les profs dont je me souviens, on a été jeté à terre et puis relevés. On nous a encouragé à réessayer. À tenter autre chose. Et non. On n’allait pas nous expliquer, au fil de la lecture, qui est en train de parler, parce que si l’auteur ne le dit pas ex-pli-ci-te-ment, c’est sans doute qu’il y a une raison Et qu’on va la trouver, à force de tourner autour.

« Systématiquement expliciter l’implicite » c’est malhonnête. C’est vous présenter un monde faussé. Parce que l’implicite est partout, avec ses beaux atours et aussi ses grandes dents. Parce que c’est ça qui rend la vie âpre et belle. Parce que des fois, il faudra comprendre au premier changement de ton du collègue en face que les choses risquent de mal tourner.

Parce qu’il faudra comprendre l’étincelle qui s’allume aux pupilles, pendant que tu prends un verre à une terrasse.

On me dira que ça n’a rien à voir. C’est faux. L’implicite se niche partout, écrit en ADN dans la réalité. Le nier, c’est simplifier le monde à une équation tristounette. Et même. Des fois, les équations ne tombent pas tout à fait juste.

Alors oui. Vous vous sentirez rassuré, dans le petit monde de la REP+. Qu’un jour vous quitterez. Et là, il vous manquera quelque chose. Quelque chose d’essentiel, un morceau du langage – de la vie même – que tout le monde maîtrise sauf vous. Ce sera trop tard. Et des sociologues concernés secoueront la tête et dirons que, quand même, le contexte dans les cités, l’échec de l’Éducation Prioritaire, les problèmes de fond.

Plus que n’importe qui vous avez besoin d’implicite. Vous avez besoin de vous y confronter, de le secouer, d’être frustrés, d’en avoir marre. Vous avez besoin d’être soutenus. Mais sûrement pas que l’on mène vos batailles à votre place.

L’implicite ce sont les ombres. Ce qui fait que le monde n’est pas un aplat de couleur. Mes chers élèves, je vous fais le serment que vous verrez le relief. Mais pas à travers des manuels, ou les mots d’un autres.

À travers vos yeux.

C’est Noël !

Oh punaise !

Je sais pas ce que le milieu de l’Éducation Nationale a fait pour mériter ça, mais en ce moment, on vit dans un vrai calendrier de l’Avent grandeur nature ! Tu sais, ces trucs que tu achètes à un prix d’or au supermarché, dont les mômes ouvrent les petites fenêtres pour y dénicher des merdouilles pointues sur lesquelles tu te feras une joie de marcher pieds nus un beau matin ? Aujourd’hui, c’était cadeau, deux pour le prix d’une ! Après les formations réforme du collège, après les élucubrations de ma nouvelle présidente de région sur le collège publique, je te propose deux nouveaux cadeaux spécial décembre qui feront la joie dans les chaumières.

Merdouille pointue numéro 1 : la nouvelle campagne de pub de l’Éducation Nationale.

Hmmm, tu la sens, la réflexion, l’audace, l’innovation de la campagne ! Tu la vois, la séance de brainstorming, la volonté d’innovation et le surf sur une actualité brûlante et néanmoins populaire.

Si c’est le cas, il est vraiment temps que tu prennes tes petites pilules. Genre vite.

Sérieusement les gars. C’est TOUT ce que vous avez à proposer pour motiver les âmes innocentes ? De mauvaises références à Star Wars ? Et une danse autour de codes trop évidents pour ne pas avoir à payer des droits d’auteur qui saigneraient un peu plus le budget du Ministère, déjà écharpé par le budget café de ces feignasses de titulaires ?
Et puis bon, proposer un recrutement à d’éventuels futurs profs de lettres par de douteuses inversions sujet-verbe, je trouve ça moyen moyen (mention spéciale à l’abominable « avoir tu dois »).

Niveau visuel, je conclurai par le bas de l’affiche qui donne une image assez space de la future architecture des collèges… Finalement, je me demande si je ne préfère pas les préfabriqués dans la cour, hein ? Parce que là, on quitte Star Wars pour un message plus « Qui veut devenir prof pendant une apocalypse nucléaire ? »

OH et tant qu’on est dans le bas de l’affiche… Sans rire. Le sondage. LE. SONDAGE. Je ne dis pas qu’il est faux. Je ne dis pas que vous avez piqué la virgule. Mais franchement. Dans QUEL bahut vous l’avez fait, les gars ? Parce que là, j’ai Stakhanov en ligne et il trouve que vous abusez un brin…

En fait, cette affiche me ferait plutôt rire si elle ne cachait pas la misère des arguments développés pour promouvoir le boulot : les nouveaux profs seront payés pendant la formations, leurs élèves feront de « grandes choses » et tu auras le droit à une newsletter.

Alors d’accord. C’est une campagne de pub, pas une lettre de mission. Mais quand même. Je sais pas, là, pif paf, sans réfléchir – on est le 15 décembre, je ne suis plus fonctionnel – on pourrait évoquer le côté humain épanouissant du boulot, la responsabilité qui nous incombe (oui, c’est un argument), les choupi-collègues, l’épanouissement intellectuel… juste comme ça.

Oui notre boulot peut être fun. Il l’est d’ailleurs. Immensément. Mais c’est avant tout un boulot d’idéaliste. D’utopiste un peu fou, de chevalier, d’ascète parfois. Un boulot pour quelqu’un qui veut faire bouger les choses, même si les chances sont minimes, un boulot d’une exigence et d’une minutie dingue. Un boulot de samouraï, si on veut le faire correctement. Mais non ! Le présenter ainsi ce n’est pas porteur, c’est caca, c’est pas fun les n’enfants ! On est une bande clowns de téléfilm (parce que les clowns en vrai, c’est rien que des intellos) croisés avec Joséphine Ange Gardien. Voilà à quoi notre vocation doit ressembler.

Et pour finir. Je suis ton prof. JE SUIS TON PROF. Vous faites référence à Dark Vador les gars. Le seigneur Sith, qui a embrassé l’idéologie pédagogique desdits Sith. Vous savez ce qu’ils font, les élèves Siths, à la fin de leur cursus ? ILS ASSASSINENT LEUR PROF.

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Ça met une certaine ambiance à la remise des bulletins.

Je sais pas. Moi, jeune apprenti catapulté en région parisienne, dans des régions qui fleurent bon les reportages racoleurs de BFM TV, ça me rassurerait moyen moyen. Au pire, mettez la Princesse Leia (ou Chewbacca) en bikini.

Oh, et tant qu’on est sur BFM TV…

 

Merdouille pointue numéro 2 : la rémunération des parents délégués aux instances de l’Education Nationale.  (bon, en fait, c’est BFM TV qui a été première sur le coup, mais relayer leur article, c’est au-dessus de mes forces. Vraiment).

Oui. Tu as bien lu. On va rémunérer les parents élus aux instances académiques, départementales et nationales seront indemnisés. Alors ok. Je veux bien qu’on me sorte le joker « maaaaais, sale fonctionnaire surpayé, COMMENT les parents qui n’ont pas ton salaire délirant font pour payer la garde de leur enfant pendant ces réunions, HIN ? »

Déjà, vu la durée science-fictionnesque des Conseils d’Administration de mon bahut, je serais tenté de dire que c’est pas super super juste pour les délégués aux instances locales. Mais ce serait petit.

Non. Je pense surtout aux discours à portée civique dont on nous abreuve à longueur de programmes et que nous sommes chargés, nous, enseignants, de transmettre aux élèves. Des discours qui font florès dans la réforme du collège 2016. Des discours autour de l’engagement civique et citoyen, des discours sur l’altruisme républicain. Des hommes et des femmes qui, par passion et par envie, s’engagent dans des fonctions parfois difficiles et pénibles.

Et par-dessus ça, on rémunère les parents délégués. Plutôt que de, je ne sais pas moi, leur proposer des horaires de réunion plus compatibles avec leur vie professionnelle, leur faciliter la tâche en leur envoyer des documents clairs et cohérents en amont. COUCOU le civisme.

Mais bon. Ça les élèves ne le pigeront pas. Ils sont trop petits pour comprendre.

Enfin remarque. J’imagine que certains se feront un plaisir de cumuler les fonctions pour additionner les rémunérations. Quand les premières affaires éclateront, on pourra faire de jolis EPI français / Education Civique / Maths sur le système de corruption au sein des fédérations occultes des parents d’élèves. Sympa de penser à nos projets, au Ministère.

Vous savez quoi ? Moi quand j’étais petit, j’ouvrais toutes les portes du calendrier de l’Avent d’un coup. OK, mes parents m’engueulaient mais au moins, j’avais un gros stock de chocolat d’un coup ou une grosse déception que j’avais oublié le lendemain. Du coup, si vous avez d’autres surprises jusqu’à Noël, les gars, dites-le nous tout de suite hein.

 

Ah et joyeuses fêtes, et que la Force soit avec vous !

Comment survivre à une réunion de formation sur la Réforme du Collège, chapitre 2

VENGEANCE-PUNK-FOND-TR

 

Cher lecteur. Il y a des jours comme ça. Où, sans le savoir, tu mets en marche les rouages d’une tragédie qui va te poursuivre ta vie durant, ou au moins, jusqu’au deuxième trimestre.

Genre Oedipe quand il a poussé le bonhomme désagréable qui l’empêchait de passer et que, du coup, il a bêtement zigouillé son père.

Ou quand D’Artagnan a croisé l’aristo vénéneuse qui lui a causé tout un tas de misères.

Ou quand j’ai accepté cette journée de formation à la réforme du collège.

Au début je n’ai pas compris dans quoi je mettais le nez. Au mieux, pensais-je, j’apprendrais des trucs. Au pire, j’aurais de quoi alimenter mon blog. Sauf que le destin en avait décidé autrement.

D’abord parce qu’apparemment, le rectorat semble avoir une vision très personnelle du Temps, que n’aurait pas renié le Docteur. En gros, quand tu acceptes d’aller à une journée de formation, il t’en colle trois. Soit. Allons-y.

En plus, j’ai perdu mon sidekick, Nightwing étant, le deuxième jour, convoqué pour un stage sous les ors du théâtre de l’Odéon. Après l’avoir copieusement insulté, je me suis adjoint les services de Robin – qui est enceinte mais au moins aussi efficace que ce freluquet, daltonien d’après ses choix de fringues – et me suis envolé vers un lycée de grande banlieue où nous attendait…

… La Formation à la Réforme du Collège : la Vengeance.

 

ACTE I 

Transis de froid, Robin et moi nous asseyons dans une salle de réunion en compagnie d’une poignée d’autres profs, d’une IA IPR (une sorte de super inspectrice) et une principale de collège. Au mur, un gigantesque diaporama :

« LES AP ET POURQUOI C’EST COOL. » (en gros)

Bon. Ben v’la autre chose. On nous a demandé de réviser les programmes du collège qui s’appliqueront l’année prochaine, mais concernant les AP, nib’. Je me sens comme un collégien trahis par son prof lors d’une interro et me retiens très fort de ne pas beugler « meeeeeuh, c’était pas écrit dans le cahier de texte ! » et tente plutôt de remuer le fond de béchamel figée qui me tient lieu de cervelle en ce lundi matin. D’autant plus qu’on nous demande à chacun, d’entrée de jeu, de poser une question qui nous tirlipipine (comme dirait D., l’un de mes bienheureux latinistes) sur lesdits AP.

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Monsieur Samovar et Robin découvrant le programme de la journée

Pour ceux qui ne savent pas ce qu’est l’AP (et c’est tout à leur honneur) ça veut dire Accompagnement Personnalisé. En gros, il s’agissait, avant, d’heures attribuées « en plus » des heures obligatoires afin de permettre aux élèves de travailler en petits groupes, ou sur des points qu’ils n’avaient pas compris… Le souci étant bien sûr que le nombre d’heures dont disposaient les établissements n’étant pas illimité, il fallait choisir quelle classe allait pouvoir bosser en mini-classes tandis que d’autres se cogneraient des effectifs de 30 toute l’année.

Du coup la Réforme du Collège a eu cette idée géniale : « May way ! On va rendre l’AP obligatoire dans toutes les classes ! Et on les fera pendant des cours « classiques » ! Bon par contre, faudra trouver quelque chose d’autre que les petits groupes, hein, parce qu’on ne va pas rajouter des heures non plus ! »

Autant te dire que l’idée a moyennement remporté l’adhésion. Du coup, la formatrice explique que l’idée serait d’établir des diagnostics sur chaque élève en fin d’année afin de connaître ses points forts et ses points faibles, comme ça, pif pof, même dans une classe pleine de môme, on pourrait le faire bosser efficacement avec ceux qui auraient le même genre de soucis que lui.
Un brin sceptique, un collègue lève la main.

« Mais en gros ça voudrait dire qu’il faudrait qu’on connaisse les élèves ?
– Pas si vous faites un diagnostic correct de la situation. » (à prononcer avec des stalactites au bout des mots.

Avec l’inconscience bête qui me caractérise, j’enchaîne.

« Ce que mon collègue voulait dire, c’est que ce serait bien qu’on sache quels élèves on aura l’année suivante histoire de se préparer à les acc…
– SILENCE MORTEL ! PLUS DE QUESTIONS OU NOUS NE FINIRONS PAS LE DIAPORAMA ! »

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Et ça fait peur…

Je recule prudemment vers le mur en agitant un bout de viande crue, des fois que. L’explication continue donc à se dérouler dans un silence relatif, tandis que les néologismes fleurissent « barretté », « soclé » et autres « cyclé » se déploient avec un enthousiasme qui me fait mal aux dents. Une fois le fameux diaporama terminé (j’avoue ma déception : vu la réaction de la formatrice, je pensais qu’il se terminait par la découverte de l’emplacement de la Fontaine de Jouvence), on nous invite à nous répartir en petits groupes et à préparer un projet d’AP.

Chouette.

Enfin un peu de concret. Même si cette façon de vouloir personnaliser les savoirs me semblent totalement illusoire, je préfère patouiller avec et tenter d’en sortir le meilleur avec les collègues plutôt qu’on finisse par nous imposer un truc par défaut. Je m’attable donc avec trois autres personnes et nous pondons laborieusement un truc totalement foutraque et indigeste. Clairement, l’AP sous cette mouture va nécessiter que l’on connaisse parfaitement les mômes, que l’on puisse en séparer en groupes (« pas de soucis ! » nous répond-on, « Les CPE ou les documentalistes pourront s’en charger ! »… On aurait dû y penser avant, à ces planqués dans leurs bureaux et leurs CDI !) et que les profs disposent d’un maximum de temps pour bosser ensemble.

En jaugeant nos productions d’un oeil satisfait, formatrice numéro 2 nous lance avec satisfaction :

« Vos travaux seront peut-être mis en ligne sur le site de l’Académie. On manque encore de ressources pour l’AP ! »

Horreur. On vient de nous expliquer que le projet est si peu avancé que cet embryon de brouillon de truc va servir de modèle à des enseignants en galère ? Alors que je me pince très fort pour me persuader que tout ça n’est dû qu’à un abus de fromage à raclette, Robin vient me tirer de ma stase pour aller déjeuner.

 

ACTE II

Je cherche à récupérer ma mâchoire qui vient de choir sur le lino. Un nouveau couple de formateurs a pris place dans la salle. Un monsieur en costume, l’air plutôt détendu et à côté.

B.

B. est mon ancienne principale-adjointe. B. capable de recevoir cent élèves de troisième en une semaine pour régler avec eux les derniers soucis de leur orientation et, le lendemain, de te balancer une chaise quand tu viens lui demander l’heure. B. qui m’a doté, pour tous les personnels de direction, d’un amour compact et sans bavure qui leur vaut toutes mes indulgence.

B. est donc formatrice et va nous causer des EPI pendant trois heures (si vous ne vous rappelez plus de ce que sont les EPI, ça se passe par ici.)

J’ai un peu les mains qui tremblent, j’ai l’impression de voir Luke Skywalker tenté par le côté obscur. Et puis B. ouvre la bouche, explique qu’on va regarder un diaporama, mais vite fait hein, parce que bon, c’est un peu chiant. Que oui, en effet, c’est le bordel cette formation, parce que les formateurs n’ont eut leurs consignes que vendredi soir.

B. nous parle comme à des adultes. Des adultes qui ne sont pas forcément d’accord avec ce qui leur est proposé. B. et son comparse défendent leur point de vue. On n’est pas d’accord. On peut le dire. Et oui, les EPI sont trop ambitieux. Mais oui, on a aussi le droit de faire ce qu’on sait faire.

On ne se mettra pas d’accord sur les programmes, trop vagues, sur les horaires disciplinaires fragilisés. Impression surréaliste d’avoir avec B. les conversations qu’il aurait sans doute fallut avoir dans chaque bahut en amont, bien en amont, de cette réforme dont elle reconnaît elle-même « qu’elle arrive beaucoup trop vite. »
Je me reconnais dans son pragmatisme, à défaut d’une partie de ce qu’elle défend.

Je quitte les lieux un peu apaisé. Sans doute parce que mon objectivité a été en partie anesthésiée. Mais aussi parce que je sais que quelques personnes savent qu’on va, comme d’habitude, bricoler. Et qu’on va bien le faire.

Les idées, les principes ont déjà échoué avec la réforme du Collège. Il n’y a qu’à voir la disparité avec laquelle les différents participants se sont emparés des ateliers proposés. Les EPI de Neuilly n’auront rien à voir avec ceux de Colombes ou de Juvisy. L’égalité des chances n’avancera pas d’un iota, les règles du jeu ont juste changé.

« Il faudrait construire sur du stable. » ai-je lancé le matin en ateliers, en parlant des bases grammaticales. Mais de réformes en réformes, nous n’avons construit pour nos élèves qu’un vaste marécage de sables mouvants. Dans lequel nous allons encore jouer les passeurs pour un moment.

ÉPILOGUE

Je croise trois élèves de Crimea, mon ancien collège. Lycéennes désormais.  Sans doute en S ou ES l’année prochaine. La Seconde s’est bien passée. Parcours classique d’un élève issu du Collège Crimea.

À Ylisse, depuis des années, les mômes luttent à la sortie du bahut. En Seconde, les résultats s’effondrent. Les filières « classiques » S, L, ES, sont l’exception.

Alors OK Réforme. Montre-moi. Quand je viendrai pour une formation, dans quatre ans, au Lycée d’Ylisse, je trouverai les mêmes élèves, souriants et sereins. Pouvant atteindre les filières classiques s’ils le souhaitent. Là, peut-être, je croirai en toi.

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La sombre histoire des roulettes de piano

Ce soir, j’aimerais te parler de Monsieur Vivi.

Monsieur Vivi, c’est l’un des profs de musique d’Ylisse. C’est aussi l’un des types que j’aime le plus au monde (il y a sept types que j’aime le plus au monde, dont quatre dont j’ai déjà parlé entre ces lignes.) Monsieur Vivi est à la fois une brute de travail, une boule de nerfs et une oasis de tranquillité. Monsieur Vivi adore son boulot. Il passe son temps à se former, à essayer de nouveaux trucs dans sa classe – j’aurais pu dire innover, mais le terme est utilisé à toutes les sauces dans l’Éducation Nationale, y compris quand tu change le PQ des chiottes – à parler avec les mômes. Monsieur Vivi est une institution à Ylisse, et les marmules de 18 ans lui sautent dans les bras quand ils le croisent dans les rues de la ville. En plus il est très beau et très gentil.

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Je l’imagine toujours comme ça, et si tu sais pourquoi, je t’aime encore un peu plus.

Bref, Monsieur Vivi, tu as autant envie de lui faire des câlins que de lui bâtir un mausolée. Et il y a quelques temps, le collège Ylisse était candidat à la mise en place d’une CHAM. Non, on ne nous proposait pas d’accueillir la moitié d’un chameau, mais de mettre en place une Classe à Horaires Aménagés Musique. En gros, les mômes intégrant cette section sont sélectionnés sur profil (pas forcément les résultats d’ailleurs) et rejoignent une sixième dans laquelle ils auront beaucoup plus d’heures de musique qu’ailleurs. Le but étant de parvenir à créer un ensemble musical qui tienne la route à l’issue de la Troisième.

Du coup, Cheffe a beaucoup poussé Monsieur Vivi à bosser pour qu’on présente un dossier béton sur la CHAM. Monsieur Vivi a travaillé très tard le soir, a reçu la visite d’éminents membres du Conseil Général, du Conservatoire, a retravaillé. Et on lui a dit que oui, à Ylisse, on pouvait ouvrir une CHAM. Que c’était un grand honneur, surtout que bon, ok, l’École Républicaine, l’égalité toussa, mais que QUAND MÊME, ce n’était pas n’importe quel milieu social ici, du coup on devait être doublement reconnaissant. On a été doublement reconnaissant.

Le truc avec les classes où les élèves doivent pratiquer d’un instrument, c’est qu’il y a besoin d’instruments. Le Conseil Général participe, mais le collège doit aussi y aller de sa poche. Et chaque fois que le collège doit y aller de sa poche, c’est un peu compliqué.

Assez récemment, Monsieur Vivi a fait remarquer que ce serait chouette de pouvoir déplacer le piano acquis pour l’occasion entre sa salle de musique, au premier étage, et le rez-de-chaussée, là où il y a la salle polyvalente. Il a fouiné sur Internet et trouvé un chouette appareil. Ça se place sous la bête, ça permet de le déplacer à une main – même que c’est utilisé dans des concerts bobos où les artistes dansent avec les instruments – et ça coûte 150 balles.

Monsieur Vivi a mal dû argumenter ce jour-là – il était peut-être un peu fatigué d’être allé chercher les instruments commandés avec la camionnette du collège et de les avoir montés – parce que le Grand Argentier lui a dit que non, on on, pas moyen. 150 euros, on n’est pas encore à Noël, Monsieur Vivi. Faut réfléchir, deux minutes. 150 euros, ça fait beaucoup beaucoup de photocopies. De repas au self. De bouteilles d’Harpic. Du coup, on va plutôt acheter des petites roulettes sympas à 15 euros pièce.

« Dites Monsieur Vivi, c’est ballot, les roulettes on n’est pas trop sûr qu’elles tiennent. Du coup on va les visser avec un système d’harnachement métallique. Bien sûr il va falloir percer dans le coffre du piano. Bah oui hein… »

C’est comme ça que j’ai découvert le petit piano droit de la CHAM du Collège Ylisse. Échoué comme une baleine, percé comme un ado rebelle. Couché de traviole dans la salle de musique. J’aime beaucoup les pianos, même si eux ne me le rendent pas. Ben tu sais quoi ? J’ai eu un peu mal au coeur. Pour le piano, la CHAM, les mômes et Monsieur Vivi. Je me suis dit que si la CHAM avait été à Neuilly, on aurait pas trop hésité à cracher les 150 euros, argent public ou pas. Et qu’on aurait eu des instruments propres. Neuilly.

Mais là on est à Ylisse. Le piano aura des roulettes surélevées. Du coup ce sera pas trop pratique pour les pédales. Et l’acoustique en pâtira un peu. Mais bon. C’est pas grave. On est reconnaissant. Oh et pour finir : ce soir Monsieur Vivi m’a envoyé un texto. Quand il a redressé le piano avec l’agent d’entretien et un collègue de musique, ils se sont rendus compte qu’il ne tenait pas droit. Et il a basculé en avant. Il paraît que l’un d’entre eux a pas pu s’empêcher de crier « pôv’piano ! pôv’piano ! »

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Le travail libère, surtout dans l’école publique

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Quand j’étais petit, je voulais être magicien.

Même que je m’étais fabriqué la panoplie, baguette, chapeau et tout. Mais bon, JK Rowling, n’avait pas encore écrit Harry Potter, du coup, la chouette devant m’amener ma lettre d’admission à Poudlard n’est jamais arrivée.

Qu’à cela ne tienne, j’ai ensuite opté pour archéologue, mais ce petit gougnafier d’Indiana Jones n’a rien fait qu’à aller chercher les reliques que j’aurais voulu trouver. Et ça c’est franchement dégueulasse. Indiana Jones a détruit ma vocation professionnelle.

Du coup, j’ai pris le parti de ses adversaires et je suis devenu un nazi.

Si si.

Même que ça n’est pas moi qui l’ai dit en premier : c’est Valérie Pécresse.

Parce que hier, Valérie Pécresse parlait devant des membres de la Manif pour Tous. Pour ceux qui ont la louable habitude de trier les informations utiles des autres, je vous rappelle que la Manif pour Tous est cet hilarant groupe de gens qui essayent de faire coexister les clichés de l’idéologie catholique moyenne-âgeuse avec les Iphones. Des fois, on leur tend l’oreille ou un micro et ils en font n’importe quoi, genre ils te disent que le fait que deux dames ou deux messieurs puissent se marier va détruire le continuum espace-temps – j’attends toujours, soit dit en passant – ou qu’à l’école, on fait rien qu’à donner des cours d’homosexualité aux élèves.

Bref, si tu veux parler gay, fais un tour dans le Marais le samedi soir ou à un meeting de la Manif pour Tous.

Comme les politiques en campagne aiment bien parler à des gens (tu sais que c’est bientôt les élections ? Va voter. Ce que tu veux. Mais va voter, ça me fera un gros plaisir.), Valérie Pécresse, elle est allé discuter avec ces gens-là. Et évidemment, elle voulait leur dire des choses gentilles. Parce qu’elle est comme ça Valérie Pécresse : gentille. Mais le souci, c’est que dire des choses gentilles à une personne, ça veut parfois dire des choses méchantes à d’autres. Par exemple, si je dis à une enclume que je lui trouve plus de talent d’éloquence qu’à Valérie Pécresse, c’est gentil pour l’enclume, mais moins pour Valérie. Ah là là. C’est compliqué quand même.

C’est pour ça que je n’en veux pas trop à Valérie. Quand elle a dit à l’assemblée que parfois, en Ile-de-France, il y a des pauvres familles qui ne peuvent pas mettre tous leurs enfants à l’École privée et que, du coup, elles doivent faire le choix de Sophie et en mettre Roselyne (ou Wilfried-Wenceslas) dans le public.

Si si. Elle l’a dit. Tu peux prendre un lexomil et cliquer sur le lien plus haut si tu ne me crois pas.

Pour ceux qui ne connaîtraient le choix de Sophie qu’à travers une réplique de Rachel dans Friends, c’est un roman qui raconte comment Sophie, déportée dans un camp de concentration, est sommée par un médecin sadique de choisir lequel de ses deux enfants mourra dans une chambre à gaz.

Voilà voilà voilà.

En ce mercredi 2 décembre, j’ai donc eu l’heur d’apprendre que je participe à une organisation que l’on compare allègrement à un camp de la mort, sous les applaudissements de gens qui réprouvent une partie de ma manière d’être.

Alors, bon, avant d’aller préparer l’annexion d’un pays quelconque, j’aimerais quand même poser une question à Madame Pécresse : si mes souvenirs sont bons et si les cinq années précédant l’arrivée de François Hollande n’ont pas été le fruit de mon imagination fertile, il me semble que votre parti a été au pouvoir, non ? Dans ce cas, j’aimerais vous signaler que laisser un camp de concentration de la taille de l’École Publique continuer à faire des victimes, c’est quand même pas très très bien.

D’autre part, je ne sais pas si vous êtes au courant, mais ce qu’il y a de bien, quand on gouverne, c’est que l’École Publique, eh ben on peut faire plein de trucs avec (pas CE GENRE de trucs, non. On a parlé des nazis, on va peut-être en rester là pour aujourd’hui HEIN ?). Par exemple, si on trouve que l’enseignement dispensé est nul, les professeurs incompétents ou les programmes incohérents, eh ben on peut mettre en place tout un tas de réforme qu’en tant que fonctionnaires, nous devront appliquer même si nous ne sommes pas d’accord. (au pire on fera un peu grève, ça fera des économies sur nos salaires et tout le monde sera content). Donc si l’École Publique est un échec, cet échec a le nom de votre politique sur la tronche AUSSI.

Pour conclure, je vais laisser le professeur de français reprendre ses droits. Cette citation n’est qu’un extrait de votre phrase complète qui était, je cite : «Quelquefois, ils (les parents) seront obligés de faire des choix de Sophie, vous savez, ces choix cornéliens, pour choisir l’enfant que vous allez mettre dans le privé.»

Madame Pécresse, j’ignore dans quel établissement vous avez suivi votre scolarité obligatoire. Mais peut-être que si vous aviez connu l’École Publique, on vous aurait parlé du Cid et de Rodrigue. Peut-être un enseignant un peu idéaliste vous aurait-il communiqué sa passion pour les grands dramaturges, que ce soit à travers une lecture du texte, des jeux théâtraux ou des activités mêlant l’Histoire et le Français. Peut-être Rodrigue et Chimène auraient-ils pris vie sous vos yeux, comme cela arrive certaines années avec quelques élèves de Quatrième. Peut-être auriez-vous compris que leur histoire pourrait être la votre et que le théâtre et la littérature, même enseignés dans des annexes d’Auschwitz, sont des belles et nobles choses. Qui ne méritent pas d’être corrompues, malaxées et transformées en sophismes – oui, je choisis ce dernier mot à dessein – pour espérer gagner quelques voies lors d’échéances électorales. Peut-être l’École Publique vous aurait-elle appris, qui sait, le sens de la mesure, ou la décence la plus commune.
Parce que c’est mon combat quotidien, Madame Pécresse, le mien et celui de milliers de mes collègues. Oh, nous ne réussissons pas chaque jour, bien entendu. Oui, nous avons nos échecs. Mais aussi nos réussites. Nos adolescents admis dans de grandes écoles, dans des universités étrangères prestigieuses ou, tout simplement, de futurs adultes qui s’épanouiront parce que nous avons réussi à leur préparer une orientation professionnelle cohérente ou que nous les avons ouverts aux infinis des chiffres, des sciences et du langage.

 

« Les mots ont un sens. » est l’une de mes phrases signatures. Une de celles que, je l’espère, mes élèves finissent par comprendre, à force d’explications patientes. Si cela vous tente, je vous invite à nous rendre visite au Collège Ylisse, parce que nous, on n’a plus le droit de sortir. Je m’engage à ce que l’agente à la loge ne vous couse pas d’étoile jaune sur la poitrine et à ce que vous puissiez ressortir avant une Libération par des alliés.

Promis juré.

 

 

(EDIT : Bon, je vous ai infligé ça pour rien : la méga-talentueuse Klaire a déjà répondu à Valérie Pécresse. C’est plus clair, plus drôle et plus concis. Mais je vous mets le lien à la fin parce que je suis cruel et que je veux vous infliger ma prose d’abord. Mwahaha)