Lettre d’amour à l’implicite

1141263-le-super-odorat-du-papillon-a-soie

Mes chers élèves,

Je ne suis pas un théoricien de l’apprentissage. Je n’ai jamais réfléchi assez en amont de ma pratique pour pouvoir établir un système entièrement cohérent de l’enseignement dans son ensemble. J’avoue sans honte que la plupart de mes connaissances sont empiriques, à l’exception des formations auxquelles j’assiste une ou deux fois l’an et de quelques lectures, physiques ou sur Internet.

Et cependant, je suis inquiet. Très inquiet.

Chers élèves, vous êtes, sachez-le des élèves d’établissement REP+. Ce qui signifie Réseau d’Éducation Prioritaire Renforcée +. Ce qui signifie que pour vous, plus encore que pour vos semblable, l’Éducation revêt une importance primordiale. Nous – enseignants, personnel administratif, inspecteurs et autres – sommes censés vous porter un soin tout particulier. Parce que le contexte socio-professionnel dans lequel vous grandissez est moins évident qu’ailleurs, parce que, pour tout un tas de raison, le lien entre l’école est la vie privée n’est pas simple, parce que la violence vous guette davantage que dans d’autres villes. Soit.

Dans le cadre de la mise en place de la REP+, une mission nous est confiée, à nous, les enseignants : expliciter l’implicite. Nous devons lutter contre les ombres. Gommer le moindre doute, la moindre ambiguïté, que ce soit dans notre langage, nos consignes ou les textes que nous vous présentons. Parce qu’il a été décidé que vous êtes moins bien armé pour le comprendre que dans d’autres milieux, plus privilégiés.

Vous savez quoi, les chiards ? Je trouve ça dangereux. Pire. Je trouve ça – littéralement – insensé.

Un implicite expliqué n’est plus un implicite. Il disparaît. Ce serait comme demander de rationaliser les mots, d’éclairer les ombres : mis en mots, placé sous la lentille de l’explication, l’implicite disparaît. Et c’est rassurant. On se dit que, finalement, il n’y avait rien à craindre. Le prof a annulé l’obstacle. On peut continuer.

Le problème est que ce n’est pas ainsi que ça fonctionne.

À force de supprimer cet obstacle, d’expliquer le moindre sous-entendu – oui, Fantine s’est prostitué, oui, le héros du Horla est sans doute fou – nous vous facilitons trop la tâche. Pire. Nous vous affaiblissons. Seuls de votre espèce, vous n’aurez jamais été exposé, ou le moins possible, à ces moments de doute. Où l’on ne comprend pas. Où l’on se sent perdu. Désarmé.

Je ne vois pas ainsi ma profession d’enseignant. Notre rôle n’est pas d’aplanir les difficulté ou de mener vos batailles.

Nous devons vous montrer. Pointer du doigt l’endroit où ça tire, où ça grogne, prévenir que, dans l’antre, se cache un dragon. Vous remettre les armes pour le défaire, vous entraîner. Et vous interdire de fuir. Nous, on est niveau 47 avec une épée d’acier trempée et une armure de platine, le dragon ne nous fait pas peur. Il suffirait d’un assaut ou deux pour qu’il mordre la poussière.

Mais quel intérêt ?

Nous aussi on a été au niveau 2. Nous aussi, on a tremblé. Ou grogné. Ou jeté notre stylo dans une crise de frustration. Des fois, on a dû faire tout seul. Avec un bout de bois. Et c’était nul. Le dragon nous a rossé, on a absolument pas pigé que, ben oui hein, il fallait justifier la réponse alors que c’était pas marqué.

Et puis d’autres fois, quand le vent soufflait dans le bon sens, quand la classe était heureuse, dès fois, avec les profs dont je me souviens, on a été jeté à terre et puis relevés. On nous a encouragé à réessayer. À tenter autre chose. Et non. On n’allait pas nous expliquer, au fil de la lecture, qui est en train de parler, parce que si l’auteur ne le dit pas ex-pli-ci-te-ment, c’est sans doute qu’il y a une raison Et qu’on va la trouver, à force de tourner autour.

« Systématiquement expliciter l’implicite » c’est malhonnête. C’est vous présenter un monde faussé. Parce que l’implicite est partout, avec ses beaux atours et aussi ses grandes dents. Parce que c’est ça qui rend la vie âpre et belle. Parce que des fois, il faudra comprendre au premier changement de ton du collègue en face que les choses risquent de mal tourner.

Parce qu’il faudra comprendre l’étincelle qui s’allume aux pupilles, pendant que tu prends un verre à une terrasse.

On me dira que ça n’a rien à voir. C’est faux. L’implicite se niche partout, écrit en ADN dans la réalité. Le nier, c’est simplifier le monde à une équation tristounette. Et même. Des fois, les équations ne tombent pas tout à fait juste.

Alors oui. Vous vous sentirez rassuré, dans le petit monde de la REP+. Qu’un jour vous quitterez. Et là, il vous manquera quelque chose. Quelque chose d’essentiel, un morceau du langage – de la vie même – que tout le monde maîtrise sauf vous. Ce sera trop tard. Et des sociologues concernés secoueront la tête et dirons que, quand même, le contexte dans les cités, l’échec de l’Éducation Prioritaire, les problèmes de fond.

Plus que n’importe qui vous avez besoin d’implicite. Vous avez besoin de vous y confronter, de le secouer, d’être frustrés, d’en avoir marre. Vous avez besoin d’être soutenus. Mais sûrement pas que l’on mène vos batailles à votre place.

L’implicite ce sont les ombres. Ce qui fait que le monde n’est pas un aplat de couleur. Mes chers élèves, je vous fais le serment que vous verrez le relief. Mais pas à travers des manuels, ou les mots d’un autres.

À travers vos yeux.

Publicités

4 réflexions sur “Lettre d’amour à l’implicite

  1. Flomi

    Je crois que tu te trompes d’implicite. pour moi, c’est l’implicite du monde scolaire qu’il faut pouvoir expliciter (par exemple, quand je demande de colorier une carte, je m’interesse aux compétences géographiques, pas à la capacité de non débordage)

    1. H. Samovar

      Attention, je ne parle pas de l’évaluation des compétences mais bien de consignes qui ont été données – explicitement, pour le coup – par nos supérieurs hiérarchiques REP+.
      Pour le reste, bien entendu, s’attacher à clarifier les consignes et la langue, nous le faisons au quotidien. 🙂

  2. blak501

    Je ne sais pas si vous avez raison.
    Je clarifie, je me suis auto-diagnostiquer asperger, et mon médecin a eu l’air d’y croire, mais ma refusé l’autre jours, a cause de mon mauvais comportement.
    J’envie beaucoup ces enfants, ils ont de la chance.
    J’ai 30 ans, et la vie a été difficile, il m’as manqué le soutien, alors peut être que vous avez raison, et que ca m’aurais permis de ne pas m’isoler.
    Quand j’ai vu les articles sur asperger, je me disais, c’est pas moi, j’ai un sens de l’humour, une théorie de l’esprit, et je croyais comprendre l’implicite… mais d’un coup, ca m’as rappellé comment tout le monde m’as considéré jusqu’a présent. Mon humour me dégoutais déja, mais sans savoir pourquoi…je ne supporte pas qu’on se moque des gens, mais je le fais sans m’en apercevoir… mon humour est basé dessus, alors que ca m’insuporte…et ca, juste parceque c’est ce qui m’as permis d’avoir l’air cool, quand j’étais petit…
    Une personne tellement gentille, qui n’en fait qu’a sa tête, amotivationel, et j’en passe …
    A force de vouloir me mettre des coup de pieds au fesses, je dit tout, a tout le monde, tout le temps…
    Ou alors, je ne dis rien, a personne…
    J’ai toujours cru avoir une « theorie de l’esprit » très forte…(j’ai découvert en même temps qu’asperger…) mais en fait, elle est au niveau normal pour les non autiste, d’après certain test…
    Je comprend enfin pourquoi ma mère s’est toujours énervé contre moi, ou les femmes…
    Et bien, depuis quelque semaine je trie les gens, et je crois que si je vous avais en face de moi, avec votre facon de parler sans implicite, je vous ferais l’amour.
    Vous n’imaginez pas ce que s’est de douter pour des choses que les autres ignorent… parceque comme vous dites, vous aussi avez des problèmes…et nous, quand on arrive a votre niveau, on s’apercois que le jeu auquels on a voulu joué n’étais pas fait pour nous… du tout…

    « JE » crois que vous êtes bipolaire, j’apprécie beaucoup cette homme plein de compassion, mais celui qui a un ego surdimensionné me révulsent, car il veut me faire passer pour un amotivationel…

    vous savez, j’arrive pas a me faire soigner. J’ai des douleur au dos( je commence un peu a paranoier, j’ai des douleur étranges, et je commence a me demander si je ne fais pas de la dispraxie…ou hypocondrie..) mais a cause de ces implicites, que je vois et que je connais, je me fais passer d’office pour cet hypocondriaque…de plus, je dois voir pour le diagnostique, trouver un nouveau medecin compétent, etc…

    Je vous remercie quand même pour votre merveilleux travail, Je trouve réconfortant de voir des gens qui font l’éffort de s’intérréssé au problèmes.
    j’ai appris qu’en suede les parents d’asperger était rémunéré 😀

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s