Pas ton métier

OrateurIersiecleavJC

 

Tu n’es pas né prof.

C’est évident. C’est banal. C’est idiot.

Alors pourquoi on l’oublie ?

Tu n’es pas né prof et c’est parce qu’on l’oublie qu’on a mal, dans ce métier.

Il y a dans notre formation, dans les écoles où l’on nous apprend à être prof, des mots et des phrases impardonnables.

Il y a « autorité naturelle », il y a « charisme », il y a « s’imposer ». Il y a « impressionnant », il y a « coach en personnalité », il y a « petite voix. »

Ce devrait être interdit.

Si tes élèves ne t’écoutent pas, si c’est le bordel dans tes cours, si tu sors en te disant que cette heure n’a servi à rien, ce n’est pas toi. Ça n’a jamais été toi.

Alors oui. Peut-être, sans doute, tu as déconné. Tu n’as pas géré. Mais l’erreur, la Faute, le Péché Originel n’est pas en toi.

Tu t’es planté, mais le problème est dans la technique. Dans le choix des mots. Tu t’es mis à crier. Tu as exigé qu' »on » se taise. Tu as opté pour l’interro surprise. Tu t’es concentré sur deux mômes et oublié les autres.

C’est une mauvaise passe, un coup droit foireux. Tu t’es planté. C’est tout.

Notre boulot est un boulot de technicien. Un boulot de samouraï, si, comme moi, tu aimes le ronflant. Intégrer les mots, les postures, les stratégies. Et les répéter. D’année, en année, en année, en année.
Bien sûr que tu travailles avec de l’humain. Bien sûr que tu manieras mieux le sabre à deux mains que les deux épées, que tu favoriseras l’estoc à la taille.
Bien sûr que ton truc, ce sera plus l’ironie qui désarme que le regard qui fait taire, ce seront les petites interrogations de début de cours que l’évaluation-fleuve. Que ça changera selon les classes. Peu importe. Le tout est que tu maîtrises ta technique.

Le gêne du prof n’existe pas.

Certains franchiront la ligne de départ en pôle position. Le marathon dure quarante ans. Crois-moi, ça te laisse le temps de te rattraper. Ça laisse le temps à I., un mètre quarante-cinq, un physique qui lui vaudrait les pires blagues, d’imposer le silence par sa seule entrée dans la salle.

Ça laisse à Monsieur Samovar, bordélisé chaque jour de ses premières années dans une salle qui ne descendait jamais sous les deux-cent décibels, le temps de voir des élèves cauchemardesques sortir tranquillement leurs affaires et aider leur camarade quand il sort sur le ton de la conversation « on s’y met ? » alors que la sonnerie de début de cours n’a pas retenti.

Cette sensation gluante qui te colle aux tripes quand ça s’est mal passé, c’est du cambouis sur les mains. Ça part à l’eau. En frottant bien. En dessous, tu restes pareil.

Et tu sais le plus ironique ? Tu vas apprendre, pour peu que tu le souhaites. Petit à petit, les mouvements viendront. Et tes élèves apprendront avec toi. Comme ce sont des élèves ils te regarderont de près.

Des années plus tard, ils diront à leurs mômes que franchement, les profs aujourd’hui, c’est n’importe quoi, ils diront que, eux, quand ils étaient élèves ils avaient une prof de SVT, un prof de lettres,  qui avait une putain d’autorité naturelle.

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6 réflexions sur “Pas ton métier

  1. Merci !
    Merci pour tous les jeunes collègues qui ont subi les « conseils amicaux » assénés lors de séances de formation par de drôles de bipèdes qui n’ont jamais vu de mômes autrement qu’en photo (ou alors , c’est si ancien qu’il y a prescription !).

    Un vieux prof, aujourd’hui retraité qui a vécu avec passion 40 ans d’enseignement.

    1. H. Samovar

      Le plus pervers dans le système étant, à mon sens que les « conseils amicaux » sont dispensés avec la plus grande sincérité…

      Rien à voir, mais sachez que votre site vient de faire le tour des boîtes mails de mes collègues ! Merci !

  2. Anne de Toulon

    Je partage cet article si juste à deux collègues stagiaires de français cette année, histoire de les encourager un peu…
    Et le « gène » du prof, et non le « gêne » : lapsus révélateur ?
    Bonnes vacances, monsieur Samovar !

    1. H. Samovar

      Comme le dit mon papa : « Où il y a du gêne, il n’y a pas de plaisir ! »

      Du coup je le laisse !

      Merci du commentaire, et bonnes vacances également !

  3. Les yeux dans les arbres

    Merci monsieur Samovar. Je vous lis quotidiennement. J’apprécie et j’aime votre style et votre approche, votre acuité, votre humilité, vos idées, votre originalité, votre autodérision…
    Ce billet m’a fait beaucoup de bien car, même après 15 ans (15 ans déjà ?!?) d’enseignement en collège, les cours difficiles des débuts, qui ont fait vaciller ce que j’étais (et m’ont renforcée finalement) laissent des traces amères et douloureuses encore parfois.
    Qu’il est juste ce regard sur « le prof »… toujours en devenir. C’est un baume.
    Une « prof de lettres » dont le « charisme » est parfois évoqué, et que ça fait bien sourire intérieurement..!

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