Blessés

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A. ne fera pas la rentrée de janvier avec nous.

Cheffe l’a dit. Elle a des instructions d’en haut, il n’y a plus d’autre possibilité. Il va y avoir un entretien. Dont l’issue est décidée d’avance. Dehors.

A. n’est pas un môme. A. est un collègue. Contractuel, donc recruté directement par le rectorat, pour palier au manque de profs titulaires. Seulement le rectorat a décidé que non, finalement, A. ne faisait pas l’affaire.

C’est pour ça qu’on est là, T. et moi, dans le bureau de Cheffe, qui déroule son argumentaire, tandis que Cheffe adjointe prend des notes. Représentants du personnel. Chargés d’adoucir la sentence. D’opposer d’inutiles arguments. Pour montrer que chacun a fait son devoir. Je me tiens très droit, pendant tout le secret de l’entretien, parce que je tiens à avoir l’air sérieux, et surtout parce que la pièce tourne. Le crissement du stylo, la voix de Cheffe. Le visage d’A., trois quarts dos. Je ne le distingue pas.

Et quand c’est fini, quand le verdict déjà forgé lui est asséné, je reste bêtement collé à mon fauteuil. Je glisse et je ne sais pas à quoi me raccrocher. Alors Cheffe Adjointe ouvre la bouche.

« Allez le voir, quand même. »

Décharge électrique, je me redresse. T. et moi filons à la recherche d’A. En train de se passer de l’eau sur la figure, devant la machine à café.

On tente des mots, petit à petit. On cherche à réconforter. À construire quelque chose. De mettre de l’humain Comment tu te sens ? Tu sais ce que tu vas faire maintenant ? Tu as des projets, c’est quoi ta formation ? Tu pourrais appeler Truc, il faut définitivement que tu appelles Truc. Contacte un syndicat, n’importe quel sigle fera l’affaire. Tiens, on va faire un plan pour la suite des événements, 1. 2. 3. 4., 1. 2. 3. 4. Valse maladroite, je me demande qui on est en train de réconforter. Si on ne cherche pas à légitimer notre rôle. « À faire le moins de mal possible, à essayer de tirer un tout petit peu de bon de tout ça. », c’est T. qui le dira, tandis qu’on marchera lentement vers la station de RER.

A. nous parle. Nous remercie. Nous explique son doctorat – il a un doctorat – les recherches dont il est le plus fier. Son incompréhension, mêlée d’un peu de soulagement. A. nous parle, et je ne le connais pas. Moi le trublion autoproclamé de la salle des profs, qui ambitionne de rendre la parole plus facile, je n’ai pas pris une seule fois le temps d’aller voir A. depuis le début de l’année. Parce que j’avais d’autres personnes à voir, parce qu’il ne recherchait pas vraiment le contact. Parce que, tout simplement, je n’éprouvais à son égard aucune affection particulière.
A. nous parle, nous pose des questions. S’assure qu’il a bien compris. On lui donne les feuilles couvertes de nos écritures, vademecum dérisoire. A. s’en va. Rideau.

« Finissons-en. » T. se lève et se dirige vers le bureau de Cheffe. Débriefing.

On parle. Longtemps. On parle des contractuels, recrutés après un entretien expéditif, de plus en plus souvent, et formés au maximum 48 heures, parce qu’il manque du monde, parce qu’il faut « mettre du monde devant les élèves. » N’importe qui. N’importe qui même s’il n’a pas les codes, n’importe qui même s’il souffre, et les élèves aussi, n’importe qui pourvu que le maquillage tienne. L’institution assure. L’Éducation Nationale va bien.

Sauf que non.

Des A., il y en a un par an au Collège Ylisse, depuis mon arrivée. Il y en avait au Collège Crimea. Des gens de bonne volonté, catapultés sur la seule foi de leurs diplômes universitaires. À qui l’on demande d’être des profs lyophilisés. Placer dans n’importe quel environnement, rajouter quatre conseils, et vous obtenez un enseignant près à l’emploi, quel que soit l’établissement, le public et la matière concernée. Parce qu’après tout, enseigner, tout le monde peut le faire non ?

« Mettre du monde devant les élèves », c’est blesser l’Éducation Nationale, la réduire en petits morceaux sanglants.
C’est blesser ces personnes qui, au mieux, assureront leurs fonctions au prix d’efforts titanesques, au pire se noieront entre des élèves qui ne les respectent pas et des consignes absconses pour qui ne les maîtrise pas.
C’est blesser des classes d’élèves partant en roue libre tandis que leur prof tente, tant bien que mal, de découvrir les ficelles du métier.
C’est blesser des parents d’élèves, à qui l’on ment en leur faisant croire que tout est sous contrôle.
C’est blesser les autres collègues, impuissants à aider quelqu’un qu’il faudrait former de A à Z en quelques semaines.
C’est blesser, enfin, la fonction d’enseignant : quelle image peut-on avoir d’un métier qu’une personne n’ayant aucune formation pédagogique peut soi-disant assumer ?

Mes premières années d’enseignant ont été éminemment compliquées. J’en avais pourtant appris la langue, je m’étais entraîné. Certes insuffisamment, certes la formation pratique était défaillante, mais on m’avait préparé. Je ne peux imaginer les réserves de force mentale, la puissance de travail et l’enthousiasme nécessaires à un contractuel, précipité dans un milieu qu’il ne connait qu’à peine.

Depuis dix jours, j’ai ce goût dans la bouche. Celui de la compromission, de  l’adhésion à un système indéfendable sur ce point. « Mettre du monde devant les élèves ». Est-ce l’ambition que l’on a pour eux ?

Oui, je suis de ceux qui appellent de leurs voeux une revalorisation du métier d’enseignant, et pas seulement financière. Oui j’estime que la profession que j’ai choisie mérite d’être reconsidérée, que les lieux communs à base de profs toujours en grève / en vacances / travaillant 18 heures par semaine font du mal. Et pas uniquement à nous, les profs titulaires. Nous, vous savez, on a l’habitude. Mais les profs stagiaires, dont la résolution a encore besoin d’accompagnement, mais les étudiants qui se demandent si ça vaut le coup d’opter pour ce boulot, si c’est pour se faire chambrer par tonton Dédé au Réveillon, je ne suis pas sûr que ces considérations leurs soient bénéfiques.

Dans nos salles des profs, on a A., qui devait sans doute se demander pourquoi ça déconnait, dans ses cours. Dans nos directions, on a Cheffe et Cheffe Adjointe qui appliquent des directives, qui cherchent à maintenir un système de plus en plus fragile. Ça fait mal d’y penser.
Et même si vous vous en foutez, dans nos salles de classes, on a vos mômes. Qui regardent, qui ont besoin, des adultes en face d’eux. Des adultes formés. Sûr d’eux.

Des profs.

« Faire le moins de mal possible, essayer de tirer un tout petit peu de bon de tout ça. »
À l’espoir…

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5 réflexions sur “Blessés

  1. juanita

    Article qui dessert les contractuels car concerne n’importe quel enseignant, quel que soit le statut. Il aurait été plus proche de la réalité en mentionnant les 99% des contractuels avec qui tout se passe bien.

    1. moi, je ne comprends pas du tout les propos de l’article « contre » le contractuel, mais bel et bien contre le système qui marche sur la tête, et fait souffrir, et lèse tout le monde;
      J’ai été très sensible au ton « humaniste », au malaise perceptible dans la place où tu es, monsieur Samovar, sans doute parce que les mots me permettent de me projeter, et de penser que moi non plus, je n’aimerais pas, et je n’apprécierais pas cette impuissance face à une institution qui traite les gens comme des pions.
      Merci pour cette lecture

  2. Strangler

    Pourquoi le « contractuel » ne fait-il plus l’affaire ?

    Je suis dans une académie plus rurale, j’ai été contractuel pendant 4 ans… Et la seule fois où je me suis retrouvé en difficulté, c’est lorsque le rectorat a tenté d’affecter un TZR à ma place… Et la cheffe avait justement réussi à annuler cette affectation.
    – Qu’elle soit bénie jusqu’à la fin des temps –

    Je comprends en tous cas votre position. L’important est que vous avez parlé. L’administration rectorale ne parle pas, elle ne répond pas. Elle se contente de justifier ses actions par le droit administratif et ne s’émeut jamais de l’humain qu’elle positionne.
    J’ai récemment croisé une contractuelle de sciences physiques. Elle a un service de 22 heures sur 5 établissements… loin d’être localisé sur la même ville. Elle peut même jusqu’à une heure pour rejoindre deux des établissements. Ses heures sup’ sont mal payées et ses déplacements sont insuffisamment remboursés. Elle n’a pas droit à la décharge prévue pour les personnels sur plusieurs établissements en toute illégalité. J’en passe…

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