Les ombres chuchotent

(Article initialement paru dans le journal quotidien ici)

Je suis un prof de matière élitiste, je suis au courant, tout le monde me le dit, j’enseigne le latin.

Et aujourd’hui, avec les élèves de 3ème latinistes REP+, je fais de la version. D’après les formations, c’est un peu has been la version. L’objectif, l’année prochaine, ce sera de “plonger les élèves dans un bain culturel” (paye la tronche de ta piscine) et non pas de “créer des mini-profs de français”.

Donc ce soir, je suis d’humeur rétrograde et j’enseigne un truc ringard.

S. a les sourcils démesurément froncés. Sa tête fait des allers-retours entre son lexique et sa feuille.

“ Déjà… Et… Le… ciel… ombres… terres… introduire.
– Wesh azy, c’est pas introduire !
– Boloss introducere, c’est introduire, c’est dans le lexique !”

M. me regarde et je hoche la tête.

“En gros monsieur, ça veut toujours rien dire.
– En gros non. Il va falloir interpréter.”

Dix-huit soupirs agacés. Il est dix-sept heures trente-six, ça fait une heure quarante qu’on est dans la salle informatique mal éclairée. J’étends les bras.

“Imaginez. Il est quelle heure à votre avis ?
– Dix-sept heures trente-six m’sieur !”

Quelques rires.

“Admettons. Qu’est-ce qui se passe, en ce moment, à dix-sept heures trente six ?”

J. regarde par la fenêtre en mâchonnant son stylo. Par la fenêtre, il y a les potes qui ont fini, bientôt la liberté et… Et J. se grandit.

“Wesh moi m’sieur moi !
– Un wesh en moins et vous avez la parole…
– Monsieur, je peux répondre ?
– Voooooilà.
– Dehors il y a les ombres ! Les ombres !”

Les têtes se tournent. Devant les troisièmes, les ombres “introduisent.”

“Oh et le soir… et en fait il y a de plus en plus de noir m’sieur ! Les ombres arrivent sur la terre !
– Et comment on dirait ça ?
– Les ombres noircissent la terre !
– Assombrissent ! Assombrissent, monsieur !
– Oui, mais là on change trop la phrase, hein, hein pas vrai dites ?
– Alors, les ombres commencent à s’étendre sur la terre ! Comme ça on garde le sûr !
– Mais c’est moins joli !”

Il est dix-sept heures trente-neuf. Dix huit mômes découvrent l’infini prisme des mots. Loin du bain culturel ou de l’élitisme. Les néologismes se font tout petits devant la grâce simple des ombres, qui chuchotent leurs secrets aux élèves de REP+.

La grande guerre du vocabulaire

HEAVEN SENT (By Steven Moffat)

(Article initialement paru dans le journal quotidien ici)

AVERTISSEMENT : Je raconte entièrement l’épisode 11 de la saison 9 de Doctor Who entre ces lignes.

 

Laisse-moi te raconter la journée du lundi 25 janvier, laisse-moi te raconter un épisode de Doctor Who. Laisse-moi te raconter la grande guerre du vocabulaire.

Il y a ce moment où le Docteur est tout seul. Son alter ego est morte et c’était l’instant le plus triste du temps et de l’univers. Le Docteur est tout seul. Littéralement, et pendant quarante-cinq minutes. Il est prisonnier d’un château, entouré de pièges diaboliques, poursuivi par un fantôme mécanique.

À la fin de sa fuite, le Docteur arrive devant un mur fait de la matière la plus dure de la galaxie. Et il se rend compte. Qu’il a déjà vécu cette scène. Que depuis quatre mille ans, il revit les quarante-cinq même minutes. Alors le Docteur se met à raconter une histoire. Donne un coup de poing dans le mur. Le fantôme arrive et le tue.

Et tout recommence. Les mêmes pièges, la même fuite, le même fantôme. Et un nouveau coup de poing dans le mur.

***

“Vous êtes en train de perdre ! Vous comprenez ça ?”

Je suis écarlate. Je dois avoir l’air ridicule, je m’en fous. Ma colère m’élève et me met au-dessus de ça. Et il n’y a rien sur le visage des Troisième Orphée qui montre que je prête à rire. Je leur ai rendu leurs brevets blancs. Les notes sont basses. Je m’en fous. Mais surtout, chacune de leur phrase dégouline d’indigence. D’approximations, d’à-peu-près. Les mots sont plaqués n’importe comment sur les feuilles, toujours les mêmes laminés d’erreurs grosses comme eux. Pas des erreurs qui font mal, pas des erreurs de dyslexiques, ou des erreurs en souffrances. Juste des erreurs de flemme. Des erreurs de “de toute façon.”

J’ai commencé à expliquer. À chercher avec eux, à me pencher sur leurs lignes. À tenter de reformuler. À expliquer que non, être objectif et avoir un objectif ça n’est pas pareil. Et puis, au tableau, je ne sais plus pourquoi, j’ai écrit “émaner”.

“Azy, pourquoi vous utilisez des mots comme ça m’sieur ?
– Ça veut dire “qui se dégage de”.
– Bah pourquoi vous écrivez pas ça ?”

Et depuis je ne m’arrête plus. Vous êtes en train de perdre, vous perdez, là, maintenant, tout de suite. Parce que vous ne comprenez pas, parce que vous ne voulez pas comprendre. Vous qui hurlez sans cesse à la discrimination, vous voilà aux tréfonds de la xénophobie. De la xénophonie. Tout son, tout mot qui dérange votre égoïste lexique intérieur est au mieux regardé avec condescendance, au pire immédiatement rejeté. Votre égoïsme adolescent n’est assez vaste que pour une centaine de mots, pour une fois je vous en veux.

D’ailleurs non, ce n’est pas à vous que j’en veux c’est à ce qui est en train de faire de vous les images d’Épinal qui bavent sur les écrans. C’est à ce putain de déterminisme social dont je sens la morsure, qui a déjà ses crocs dans vos veines. Qui vous vide de la magie, parce que le savez-vous, le langage c’est de l’air dans vos poumons, c’est un chant, le chant c’est carmen, carminis, dites-le leur, H. on l’a vu en latin, carmen, carminis, c’est aussi la magie. Et cette magie vous vous la refusez. Alors c’est trop facile. Ceux qui la maîtrisent ont déjà gagné. Même s’ils n’utilisent jamais “émaner”, ils le connaissent. Ils l’ont digéré. Et ils manipuleront la réalité d’une longueur de plus que vous, parce que la réalité est tissée de ces mots et de ces sons. Mutatis, mutandis, l’aristocratie du langage changera le monde sans vous, si vous n’essayez pas de vous emparer des mots.

Il y a une guerre et c’est celle du vocabulaire.

Je suis à bout de souffle. Ma voix est devenue dure. Les mômes écoutent, prennent des notes. Je ne me calme pas. Je martèle. On. Va. Apprendre. Du. Vocabulaire. Ensemble. Vraiment. Les mots, vous allez en choisir, vous allez les écrire, proprement, les recopier, en tirant la langue, jouer avec, les inspecter, voir ce qu’il y a au fond. Et les maîtriser. Vous vouliez intégrer ll’école des sorciers ? La voilà. Elle est ici même. Dans “émaner”, dans “adéquat”, dans “rassérénée”, dans la gigantesque magie des mots.

Et même si ça ne marche pas maintenant je vais continuer. Encore. Et encore. Et encore

Et

****

Encore. Et le mur casse. Ça fait quatre milliards d’années que le Docteur tape dessus. Il est arrivé au bout. Et il a eu le temps de terminer son histoire.

“Il y a un empereur qui demande au fils d’un berger “Combien de secondes y a-t-il dans l’éternité ?” Alors le fils du berger répond “Il y a cette montagne, toute en diamant. Il faut une heure pour l’escalader, une heure pour la contourner. Une fois par siècle, un petit oiseau vient. Il aiguise son bec sur la montagne de diamant. Et quand toute la montagne aura été ainsi usée, alors se sera écoulée la première seconde de l’éternité.”

Vous devez penser que c’est un sacré bout de temps.
Moi je pense que c’est un sacré oiseau.”

La légende d’Isis, la classe inversée et le terrible pouvoir des noms

Isis-et-Ra

 

J’ai les mots de cette légende aux synapses depuis mes six ans. Le livre était blanc, la tranche dorée. « Contes et légendes de l’Égypte Ancienne. »

La légende parle de Râ, le dieu solaire, frappé de vieillesse. Seule la magicienne Isis, une mortelle, peut lui venir en aide. Celle-ci demande à son patient de lui révéler son nom véritable, la source de ses pouvoirs. Au comble du désespoir, le dieu accepte. Isis accédera ainsi à la source de la divinité et au statut de déesse.

Les noms ont un pouvoir terrifiant. Dans les légendes égyptiennes comme au quotidien.

Si j’aime tellement mon métier, c’est entre autres parce que je le conçois comme un gigantesque atelier. Quand je ne suis pas avec mes élèves, je visse, je scie, je touille, je vois ce que ça donne. Que ce soit pour confectionner une épée bâtarde à découper ce foutu accord du participe passé avec avoir, une paire d’ailes pour se lancer à travers les étoiles de Shakespeare ou un monocle qui permettra de déchiffrer les notes en tout petit de la conjugaison du conditionnel.
Toute honte bue je l’affirme : je travaille en sur-mesure. Ces outils sont destinés à une classe, un élève en particulier. Je l’écris inlassablement sur ce blog, nous bossons avec des êtres infiniment changeants, des groupes qui ne sont jamais les mêmes. Mes outils n’ont pas de nom. Au mieux des périphrases « la-vidéo-qui-vous-aidera-à-comprendre-le-théâtre-classique », « le-procès-d’Antigone-qu’on-joue-mais-pas-comme-du-théâtre », « la-visite-virtuelle-de-la-maison-du-film-à-faire-avant-de-le-voir. »

Les noms ont un pouvoir terrifiant parce qu’ils figent.

Depuis plusieurs années, circule par exemple dans les milieux de l’Éducation le concept de classe inversée , porté aux nues par de nombreux experts de l’enseignement, qui nous encouragent à cesser le cours « frontal » et nous y mettre.

Outre le fait que je trouve ce nom particulièrement lourdingue (comme c’est souvent le cas avec les traductions peu réfléchies, le français s’accommodant très mal des approximations), j’ai énormément de mal à admettre qu’il existe un modèle unique, un « camp » de professeurs vertueux qui se serait débarrassé des carcans traditionnels et poussiéreux de l’enseignement classique – donc forcément sujet à caution – pour proposer un modèle utopique, et toujours pertinent.

Je ne suis pas un adepte du cours frontal, seulement des fois, les mômes ont besoin d’être tous ensemble à ce que l’on fait. Je ne suis pas inféodé à la classe inversée, mais c’est tellement chouette quand les élèves arrivent en ayant déjà une idée de ce qu’ils vont faire. Les îlots bonifiés me font rire très fort parce que c’est tellement plus chic que de dire « travail de groupe sur lequel j’ai un peu réfléchi. »

Je me méfie des noms parce qu’ils proposent des solutions toutes faites. Des camps. Celui de la « pédagogie innovante », ou horreur des horreurs du « cours à papa ».

Je récuse les noms parce qu’il n’y aura pas deux années où nous utiliserons les mêmes procédés. La classe inversée de Palavas-les-flots n’aura rien à voir avec celle de Juvisy. Il serait temps de démolir ce jargon, derrière lequel on cache des concepts soi-disant magiques, qui devraient régler les problèmes des élèves, qui qu’ils soient.

À nouveau, cette vérité m’est propre mais m’apparaît chaque jour confirmée : il n’existe pas de solution au gigantesque problème de l’éducation. De la création, transmission, découverte du savoir chez les élèves. Tout ce que les enseignants peuvent faire, c’est tenter. Tout le temps, tous les jours. En se réjouissant lorsque leurs cours fonctionnent, sans jamais désespérer lorsque ça ne marche pas. En se disant que demain, ce sera mieux. Qu’on va discuter avec les mômes, les collègues et trouver la clé.

N’agitons pas des noms en formules incantatoires. Et surtout, ne faisons pas de nos petits outils des armes que nous fourbirions les uns contre les autres.

On me demandait l’autre jour, quel serait mon système éducatif idéal. Ce serait peut-être celui-ci : un endroit où les enseignants iraient au boulot heureux. À qui on aurait donné une boîte d’outils solides mais surtout, la possibilité et l’envie d’en créer de nouveaux. Des bidules et des bidouilles sans nom.

Après tout, qui a besoin de l’immortalité d’un livre à tranche dorée ?

Comment survivre à une réunion de formation sur la Réforme du Collège, dernier chapitre (espérons…)

Résumons :

Depuis que j’ai, à la suite d’un sombre épisode impliquant deux litres de bière, une paire de bas et un koala, accepté d’assister à des réunions sur la prochaine réforme du Collège, j’ai appris :

  • Que je ne souscris pas à la majorité du projet.
  • Que, à huit mois de la rentrée 2016, cette réforme, qui doit changer radicalement la façon d’apprendre de millions d’élèves n’est pas prête.
  • Que, conséquemment, les supports pédagogiques sur lesquels on nous demandera de bosser ne sont pas prêts.
  • Que les modalités des deux grands chevaux de bataille de la réforme (AP et EPI) sont encore complètement dans le flou.
  • Que Peter Capaldi va probablement quitter Doctor Who l’année prochaine.

 

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Ça n’a rien à voir mais il ne faut jamais rater une occasion d’insérer cette image de Peter Capaldi quelque part.

 

Autant dire que je me rends – seul, cette fois – à cette ultime réunion de formation avec un brin d’appréhension. Mais basta. Nous sommes en 2016, l’année est encore jeune et l’optimisme de mise. Un casque flambant neuf vissé sur les oreilles, j’écoute une excellente reprise vintage de Barbie Girl. La grande qualité de mon nouveau dispositif sonore m’empêche de remarquer que, entraîné par la chanson, je suis en train de la bramer en pleine rue, jusqu’à ce que j’aperçoive une haute silhouette qui agite frénétiquement les mains. J’essuie mentalement quelques toiles d’araignée et reconnaît M., dont j’étais prof à Crimea en quatrième.

« Je pensais bien vous avoir reconnu m’sieur ! Quand je vous ai entendu chanter, je me suis dis que vous n’aviez pas changé ! »

Je bredouille une excuse à base d’Alzheimer précoce et accompagne le môme jusqu’à son lycée, dans lequel a lieu ladite formation. M. est ravi de son parcours scolaire et de sa vie en général, ce qui me remplit de joie. Je passe la porte de la salle de réunion d’un pas léger.

« … de toutes façons, il faut pas être bien malin pour refuser cette réforme ! »

Une fille illégitime de Sue Sylvester et de Kathy Bates est en train de prendre à parti les quelques collègues qui sont déjà arrivés. J’apprendrai par la suite qu’elle est prof de lettres mordernes dans un collège plutôt pépère des environs. Pour le moment, je mobilise surtout toute mon énergie à ne pas crouler sous le poids des clichés qu’elle assène : que c’est cette réforme ou tous les profs aux 35 heures (je connais des médias qui a-do-re-raient citer cette phrase), que de toutes façons, la plupart des collègues sont trop frileux pour avancer avec leur temps et qu’elle a raison, hein qu’elle a raison ?
Je respire très fort en répétant mon mantra de 2016 « sourire, bisounours et lexomil » et vais m’asseoir un peu plus loin. Oui bon d’accord. Beaucoup plus loin.

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Au début j’ai voulu aller lui parler, et puis j’ai repensé à cette scène de Glee.

 

Entrée des deux formatrices, qui nous présentent le programme des heures à venir :

« Bon alors vous allez vous mettre en groupes de… je sais pas… heu… vous êtes combien… heu, par groupes de trois ? Et puis vous allez répondre à des questions. Euh non. À une question. Une question par groupe je veux dire. Et vous avez… Bon bah… Une heure. »

Certes, je veux bien que la formation pour adultes n’ait pas la même précision pédagogique que l’enseignement dispensé aux mômes, mais je trouve les consignes un brin floues. C’est bien simple on dirait moi la fois où j’ai fait cours la veille des vacances de la Toussaint. (les cinq heures les plus longues de ma vie. Ne me demande pas.) Le pomponeau de la pomponette est toutefois acquis lorsqu’on nous présente les questions :

. Évaluation des EPI (quelle forme envisager ?).

. Que doivent produire les élèves en EPI ?

. Quelle autonomie donner aux élèves / comment leur donner de l’initiative ?

. Combien de temps les EPI doivent-ils durer ?

(pour un rappel de ce que sont les EPI, c’est par ici !)

« Parce que je vous avoue qu’on sèche un peu. » rigole l’une des formatrices.

Bien. Bien bien bien.

Je rappelle que nous sommes à HUIT FUCKIN’ MOIS de la rentrée, à six mois des vacances d’été pendant lesquelles nous devrons un tout petit peu préparer lesdits EPI, qui devront être décidés bien avant, étant donné que nous travaillerons avec d’autres collègues qui n’auront peut-être pas envie de vivre une folle passion pédagogique en notre compagnie durant les mois de juillet-août. Et on nous fait encore bosser sur le basique du basique. J’ai l’impression d’être un élève de troisième à qui le prof passe le deuxième trimestre à expliquer comment organiser son cahier. Bien entendu, les questions sont traitées en moins de vingt minutes, ce qui ne semble pas particulièrement déranger les formatrices. Pour passer le temps, je compte le nombre d’occurences de « On ne sait pas trop. » « Il faudra se renseigner. » « Alors ça… » qui reviennent dans le discours dès qu’on leur demande des renseignements un peu précis. J’abandonne à dix-sept.

Lorsqu’arrive le tour du groupe que j’ai intégré de donner les résultats de sa réflexion, nous soulevons un point pratique auquel personne ne semble vouloir répondre depuis quelques mois.

« Nous nous demandions également que faire des résultats de ces EPI. Si des élèves produisent des affiches, des objets ou des outils, nous allons vite manquer de place pour les stocker durant leur conception.
– Ah tiens, on n’y a pas pensé. On va noter ! »

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Mon cerveau plante sous l’effet de la stupéfaction et je reste le regard dans le vague et la bave aux lèvres jusqu’à l’arrivée des intervenantes suivantes.

Celles-ci ont la lourde tâche de présenter le brevet mouture 2017 et le nouveau système de validation des acquis. Qui se présente sous la forme d’un livret de plusieurs pages dont elles nous tendent les photocopies.

« Et sinon… il y a moyen de valider ces acquis par informatique ?
– Aheeeeeum…
– Laissez-moi reformuler, Apple style : il y a une application pour ça ?
– Hmmmmm…
– Il existe sur ordinateur, ce truc ? Ne serait-ce que pour sauvez la forêt amazonienne ?
– Ben à vrai dire pas encore. On ne sait pas trop comment ce sera mis en place. »

Tandis que je m’occupe de soigneusement défoncer mon bureau à grands coups de front, un débat acharné s’engage entre des collègues sur comment valider les compétences des élèves. Kathy Sylvester reprend la parole avec un volume sonore qui me permet de l’entendre, même à travers les intéressants craquements que commence à produire ma boîte crânienne.

« Et quelqu’un m’explique comment on valide les compétences de lecture ? Non parce que, peut-être que dans un établissement REP +, savoir détecter l’implicite dans un texte de Daniel Pennac c’est très bien, mais permettez-moi de ne pas m’en contenter. »

Je redresse la tête. Très lentement. Et je fixe sur l’oratrice des pupilles à côté desquelles le bombardement de Berlin par l’aviation Alliée fait figure d’aimable pétarade. Pour la première fois de ma vie, je sens que j’émets une aura glaciale et que mon déodorant Axe Holidays on Ice n’est pas le seul en cause. Face à moi, on tente une justification.

« Non mais je respecte ton travail hein ! C’est juste que je ne juge pas tes élèves à l’aune des tiens. »

Intéressant. Si je ne pose pas un geste immédiatement, l’indignation va me faire éclater en sanglots. Je choisis donc une flèche dans mon carquois. J’épaule, je vise. Et je lâche la corde.

« C’est la même aune. Ce sont les mêmes exigences. La seule différence est que les étapes ne seront pas les mêmes. »

Cette fois-ci ma voix a daigné ne pas trembler. Je refuse de voir le résultat de l’impact. Je détourne le regard. Et me dis que cette foutue réforme, non contente de m’inquiéter pour l’avenir des mômes, me fait voir le pire de ce que certains collègues peuvent proférer comme clichés. Cette réforme destinée à établir de l’équité dans les apprentissages est une douce rêveuse. À ma droite, un comparse de techno. Qui m’adresse un clin d’oeil.

La formatrice tente de dissiper les nuages noirs en évoquant le brevet dont les nouvelles modalités viennent de paraître au journal officiel. Le premier jour, épreuves littéraires : français, histoire-géo et éducation civique, le tout sur 100. Deuxième jour, épreuves scientifiques, maths, SVT, techno et physique. Le tout sur 100 aussi. Et un oral.

« Je suppose que vous n’avez pas de premier modèle de ce brevet ? » tente l’un des membres du public.

Rire nerveux. Fatigué « Vous ne vous attendiez pas à ce que l’ait, quand même ? »

Durant la pause de midi, M. revient, accompagné d’autres anciens élèves. C’est un beau moment, très simple et très doux.

Après-midi. Le formateur nous accueille d’un jovial : « Je suis heureux de vous voir ! Ce que j’aime dans ces formations, c’est qu’on n’a pas le tout-venant de la salle des profs ! »

Et moi je suis heureux de voir que mon ulcère est capable d’encaisser ce genre de remarques sans exploser.

Re-travail de groupe. Cette fois-ci, il nous est demandé de réfléchir à notre façon d’accompagner de façon personnalisée les élèves en tenant compte des impératifs de la réforme. Les collègues déroulent des idées génialissimes.

Et ça me frappe.

Cette réforme est bourrée de défauts. Mais elle aurait pu fonctionner malgré tout. Si elle avait réussi à en éviter une seule : elle a été montée à l’envers.

Pendant des mois, enseignants, syndiqués ou non, ont demandé à être consultés. À ce qu’on les écoute, qu’on prenne en compte leur expérience et leurs façons de faire pour réformer le collège. Tous ces appels ont été au mieux ignorés, au pire méprisés. Une façon de faire traîner les choses, de lanterner, nous a-t-on dit.

Cet après-midi là, je vois des gens qui se défoncent. Qui propose des façons de fonctionner différentes, parce qu’on les a réunis et qu’on leur a laissé le temps.

Mais qui doivent gérer avec des impératifs imposés arbitrairement, au niveau des horaires, des matières concernées, du nombre d’élèves. On nous demande de courir un marathon à cloche-pied, les yeux fermés et une main attachée dans le dos. À aucun moment, nous n’avons eu une chance de prouver notre envie. Nos compétences. L’échec de cette réforme prend ses racines ici-même. Maintenant.

Il prend racine dans un cadre crée en dépit du bon sens.

Il prend racine dans le rire nerveux d’une formatrice qui tente désespérément de défendre un projet dont il lui manque la moitié des plans.

Il prend racine dans une défiance permanente pour tout ce qui touche au domaine de l’Éducation : des parents qu’on soupçonne de ne pas comprendre ce qui se joue, des profs qu’on soupçonne de vouloir en faire le moins possible, des élèves, simple matière sur laquelle on applique des expérimentations.

Pourtant je pense à M. qui m’a fait signe de la main. À Z. qui s’est étiré à l’infini. À C., radieuse, qui a balbutié des « mon dieu » sans fin quand elle m’a revu. Je pense à leur confiance en la suite. Cette confiance qui nous manque à nous. Les adultes.

Tumblr_nlmdou9Qak1s57bimo1_1280.jpgParce que ouais, dès fois, j’aimerais que ça se termine comme dans une comédie musicale.