Comment survivre à une réunion de formation sur la Réforme du Collège, dernier chapitre (espérons…)

Résumons :

Depuis que j’ai, à la suite d’un sombre épisode impliquant deux litres de bière, une paire de bas et un koala, accepté d’assister à des réunions sur la prochaine réforme du Collège, j’ai appris :

  • Que je ne souscris pas à la majorité du projet.
  • Que, à huit mois de la rentrée 2016, cette réforme, qui doit changer radicalement la façon d’apprendre de millions d’élèves n’est pas prête.
  • Que, conséquemment, les supports pédagogiques sur lesquels on nous demandera de bosser ne sont pas prêts.
  • Que les modalités des deux grands chevaux de bataille de la réforme (AP et EPI) sont encore complètement dans le flou.
  • Que Peter Capaldi va probablement quitter Doctor Who l’année prochaine.

 

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Ça n’a rien à voir mais il ne faut jamais rater une occasion d’insérer cette image de Peter Capaldi quelque part.

 

Autant dire que je me rends – seul, cette fois – à cette ultime réunion de formation avec un brin d’appréhension. Mais basta. Nous sommes en 2016, l’année est encore jeune et l’optimisme de mise. Un casque flambant neuf vissé sur les oreilles, j’écoute une excellente reprise vintage de Barbie Girl. La grande qualité de mon nouveau dispositif sonore m’empêche de remarquer que, entraîné par la chanson, je suis en train de la bramer en pleine rue, jusqu’à ce que j’aperçoive une haute silhouette qui agite frénétiquement les mains. J’essuie mentalement quelques toiles d’araignée et reconnaît M., dont j’étais prof à Crimea en quatrième.

« Je pensais bien vous avoir reconnu m’sieur ! Quand je vous ai entendu chanter, je me suis dis que vous n’aviez pas changé ! »

Je bredouille une excuse à base d’Alzheimer précoce et accompagne le môme jusqu’à son lycée, dans lequel a lieu ladite formation. M. est ravi de son parcours scolaire et de sa vie en général, ce qui me remplit de joie. Je passe la porte de la salle de réunion d’un pas léger.

« … de toutes façons, il faut pas être bien malin pour refuser cette réforme ! »

Une fille illégitime de Sue Sylvester et de Kathy Bates est en train de prendre à parti les quelques collègues qui sont déjà arrivés. J’apprendrai par la suite qu’elle est prof de lettres mordernes dans un collège plutôt pépère des environs. Pour le moment, je mobilise surtout toute mon énergie à ne pas crouler sous le poids des clichés qu’elle assène : que c’est cette réforme ou tous les profs aux 35 heures (je connais des médias qui a-do-re-raient citer cette phrase), que de toutes façons, la plupart des collègues sont trop frileux pour avancer avec leur temps et qu’elle a raison, hein qu’elle a raison ?
Je respire très fort en répétant mon mantra de 2016 « sourire, bisounours et lexomil » et vais m’asseoir un peu plus loin. Oui bon d’accord. Beaucoup plus loin.

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Au début j’ai voulu aller lui parler, et puis j’ai repensé à cette scène de Glee.

 

Entrée des deux formatrices, qui nous présentent le programme des heures à venir :

« Bon alors vous allez vous mettre en groupes de… je sais pas… heu… vous êtes combien… heu, par groupes de trois ? Et puis vous allez répondre à des questions. Euh non. À une question. Une question par groupe je veux dire. Et vous avez… Bon bah… Une heure. »

Certes, je veux bien que la formation pour adultes n’ait pas la même précision pédagogique que l’enseignement dispensé aux mômes, mais je trouve les consignes un brin floues. C’est bien simple on dirait moi la fois où j’ai fait cours la veille des vacances de la Toussaint. (les cinq heures les plus longues de ma vie. Ne me demande pas.) Le pomponeau de la pomponette est toutefois acquis lorsqu’on nous présente les questions :

. Évaluation des EPI (quelle forme envisager ?).

. Que doivent produire les élèves en EPI ?

. Quelle autonomie donner aux élèves / comment leur donner de l’initiative ?

. Combien de temps les EPI doivent-ils durer ?

(pour un rappel de ce que sont les EPI, c’est par ici !)

« Parce que je vous avoue qu’on sèche un peu. » rigole l’une des formatrices.

Bien. Bien bien bien.

Je rappelle que nous sommes à HUIT FUCKIN’ MOIS de la rentrée, à six mois des vacances d’été pendant lesquelles nous devrons un tout petit peu préparer lesdits EPI, qui devront être décidés bien avant, étant donné que nous travaillerons avec d’autres collègues qui n’auront peut-être pas envie de vivre une folle passion pédagogique en notre compagnie durant les mois de juillet-août. Et on nous fait encore bosser sur le basique du basique. J’ai l’impression d’être un élève de troisième à qui le prof passe le deuxième trimestre à expliquer comment organiser son cahier. Bien entendu, les questions sont traitées en moins de vingt minutes, ce qui ne semble pas particulièrement déranger les formatrices. Pour passer le temps, je compte le nombre d’occurences de « On ne sait pas trop. » « Il faudra se renseigner. » « Alors ça… » qui reviennent dans le discours dès qu’on leur demande des renseignements un peu précis. J’abandonne à dix-sept.

Lorsqu’arrive le tour du groupe que j’ai intégré de donner les résultats de sa réflexion, nous soulevons un point pratique auquel personne ne semble vouloir répondre depuis quelques mois.

« Nous nous demandions également que faire des résultats de ces EPI. Si des élèves produisent des affiches, des objets ou des outils, nous allons vite manquer de place pour les stocker durant leur conception.
– Ah tiens, on n’y a pas pensé. On va noter ! »

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Mon cerveau plante sous l’effet de la stupéfaction et je reste le regard dans le vague et la bave aux lèvres jusqu’à l’arrivée des intervenantes suivantes.

Celles-ci ont la lourde tâche de présenter le brevet mouture 2017 et le nouveau système de validation des acquis. Qui se présente sous la forme d’un livret de plusieurs pages dont elles nous tendent les photocopies.

« Et sinon… il y a moyen de valider ces acquis par informatique ?
– Aheeeeeum…
– Laissez-moi reformuler, Apple style : il y a une application pour ça ?
– Hmmmmm…
– Il existe sur ordinateur, ce truc ? Ne serait-ce que pour sauvez la forêt amazonienne ?
– Ben à vrai dire pas encore. On ne sait pas trop comment ce sera mis en place. »

Tandis que je m’occupe de soigneusement défoncer mon bureau à grands coups de front, un débat acharné s’engage entre des collègues sur comment valider les compétences des élèves. Kathy Sylvester reprend la parole avec un volume sonore qui me permet de l’entendre, même à travers les intéressants craquements que commence à produire ma boîte crânienne.

« Et quelqu’un m’explique comment on valide les compétences de lecture ? Non parce que, peut-être que dans un établissement REP +, savoir détecter l’implicite dans un texte de Daniel Pennac c’est très bien, mais permettez-moi de ne pas m’en contenter. »

Je redresse la tête. Très lentement. Et je fixe sur l’oratrice des pupilles à côté desquelles le bombardement de Berlin par l’aviation Alliée fait figure d’aimable pétarade. Pour la première fois de ma vie, je sens que j’émets une aura glaciale et que mon déodorant Axe Holidays on Ice n’est pas le seul en cause. Face à moi, on tente une justification.

« Non mais je respecte ton travail hein ! C’est juste que je ne juge pas tes élèves à l’aune des tiens. »

Intéressant. Si je ne pose pas un geste immédiatement, l’indignation va me faire éclater en sanglots. Je choisis donc une flèche dans mon carquois. J’épaule, je vise. Et je lâche la corde.

« C’est la même aune. Ce sont les mêmes exigences. La seule différence est que les étapes ne seront pas les mêmes. »

Cette fois-ci ma voix a daigné ne pas trembler. Je refuse de voir le résultat de l’impact. Je détourne le regard. Et me dis que cette foutue réforme, non contente de m’inquiéter pour l’avenir des mômes, me fait voir le pire de ce que certains collègues peuvent proférer comme clichés. Cette réforme destinée à établir de l’équité dans les apprentissages est une douce rêveuse. À ma droite, un comparse de techno. Qui m’adresse un clin d’oeil.

La formatrice tente de dissiper les nuages noirs en évoquant le brevet dont les nouvelles modalités viennent de paraître au journal officiel. Le premier jour, épreuves littéraires : français, histoire-géo et éducation civique, le tout sur 100. Deuxième jour, épreuves scientifiques, maths, SVT, techno et physique. Le tout sur 100 aussi. Et un oral.

« Je suppose que vous n’avez pas de premier modèle de ce brevet ? » tente l’un des membres du public.

Rire nerveux. Fatigué « Vous ne vous attendiez pas à ce que l’ait, quand même ? »

Durant la pause de midi, M. revient, accompagné d’autres anciens élèves. C’est un beau moment, très simple et très doux.

Après-midi. Le formateur nous accueille d’un jovial : « Je suis heureux de vous voir ! Ce que j’aime dans ces formations, c’est qu’on n’a pas le tout-venant de la salle des profs ! »

Et moi je suis heureux de voir que mon ulcère est capable d’encaisser ce genre de remarques sans exploser.

Re-travail de groupe. Cette fois-ci, il nous est demandé de réfléchir à notre façon d’accompagner de façon personnalisée les élèves en tenant compte des impératifs de la réforme. Les collègues déroulent des idées génialissimes.

Et ça me frappe.

Cette réforme est bourrée de défauts. Mais elle aurait pu fonctionner malgré tout. Si elle avait réussi à en éviter une seule : elle a été montée à l’envers.

Pendant des mois, enseignants, syndiqués ou non, ont demandé à être consultés. À ce qu’on les écoute, qu’on prenne en compte leur expérience et leurs façons de faire pour réformer le collège. Tous ces appels ont été au mieux ignorés, au pire méprisés. Une façon de faire traîner les choses, de lanterner, nous a-t-on dit.

Cet après-midi là, je vois des gens qui se défoncent. Qui propose des façons de fonctionner différentes, parce qu’on les a réunis et qu’on leur a laissé le temps.

Mais qui doivent gérer avec des impératifs imposés arbitrairement, au niveau des horaires, des matières concernées, du nombre d’élèves. On nous demande de courir un marathon à cloche-pied, les yeux fermés et une main attachée dans le dos. À aucun moment, nous n’avons eu une chance de prouver notre envie. Nos compétences. L’échec de cette réforme prend ses racines ici-même. Maintenant.

Il prend racine dans un cadre crée en dépit du bon sens.

Il prend racine dans le rire nerveux d’une formatrice qui tente désespérément de défendre un projet dont il lui manque la moitié des plans.

Il prend racine dans une défiance permanente pour tout ce qui touche au domaine de l’Éducation : des parents qu’on soupçonne de ne pas comprendre ce qui se joue, des profs qu’on soupçonne de vouloir en faire le moins possible, des élèves, simple matière sur laquelle on applique des expérimentations.

Pourtant je pense à M. qui m’a fait signe de la main. À Z. qui s’est étiré à l’infini. À C., radieuse, qui a balbutié des « mon dieu » sans fin quand elle m’a revu. Je pense à leur confiance en la suite. Cette confiance qui nous manque à nous. Les adultes.

Tumblr_nlmdou9Qak1s57bimo1_1280.jpgParce que ouais, dès fois, j’aimerais que ça se termine comme dans une comédie musicale.

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10 réflexions sur “Comment survivre à une réunion de formation sur la Réforme du Collège, dernier chapitre (espérons…)

  1. Vij

    Mon plus grand étonnement ce n est pas le peu de contenu ou de préparation de cette formation, ça je m’y attendais mais que Peter Capaldi quitte Dr Who !

  2. Jerome peru

    Bravo! La traduction jubilatoire de mes états d’âme après un mercredi passé sous la même forme de réunion débilitante….j’ai vraiment eu l’impression de subir mon existence, d’être enfermé, d’être muselé du cerveau et de participer à un mensonge collectif. Nos formateurs qui sont des inspecteurs me semblent subir cette même torture mentale. pourquoi sommes devenus si dociles? Coincés que nous sommes entre envie d’avancer, de se renouveler, de ne pas s’opposer systématiquement et nos convictions, notre devoir d’analyse, notre obligation de veille, …enfin bref notre intelligence!
    Et pourtant….il y aurait tant à faire que nous tentons déjà de faire.
    Le point essentiel souligné que vous avez su dégager: l’incomplétude de cette réforme, des plans manquants. Dramatique!

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