La légende d’Isis, la classe inversée et le terrible pouvoir des noms

Isis-et-Ra

 

J’ai les mots de cette légende aux synapses depuis mes six ans. Le livre était blanc, la tranche dorée. « Contes et légendes de l’Égypte Ancienne. »

La légende parle de Râ, le dieu solaire, frappé de vieillesse. Seule la magicienne Isis, une mortelle, peut lui venir en aide. Celle-ci demande à son patient de lui révéler son nom véritable, la source de ses pouvoirs. Au comble du désespoir, le dieu accepte. Isis accédera ainsi à la source de la divinité et au statut de déesse.

Les noms ont un pouvoir terrifiant. Dans les légendes égyptiennes comme au quotidien.

Si j’aime tellement mon métier, c’est entre autres parce que je le conçois comme un gigantesque atelier. Quand je ne suis pas avec mes élèves, je visse, je scie, je touille, je vois ce que ça donne. Que ce soit pour confectionner une épée bâtarde à découper ce foutu accord du participe passé avec avoir, une paire d’ailes pour se lancer à travers les étoiles de Shakespeare ou un monocle qui permettra de déchiffrer les notes en tout petit de la conjugaison du conditionnel.
Toute honte bue je l’affirme : je travaille en sur-mesure. Ces outils sont destinés à une classe, un élève en particulier. Je l’écris inlassablement sur ce blog, nous bossons avec des êtres infiniment changeants, des groupes qui ne sont jamais les mêmes. Mes outils n’ont pas de nom. Au mieux des périphrases « la-vidéo-qui-vous-aidera-à-comprendre-le-théâtre-classique », « le-procès-d’Antigone-qu’on-joue-mais-pas-comme-du-théâtre », « la-visite-virtuelle-de-la-maison-du-film-à-faire-avant-de-le-voir. »

Les noms ont un pouvoir terrifiant parce qu’ils figent.

Depuis plusieurs années, circule par exemple dans les milieux de l’Éducation le concept de classe inversée , porté aux nues par de nombreux experts de l’enseignement, qui nous encouragent à cesser le cours « frontal » et nous y mettre.

Outre le fait que je trouve ce nom particulièrement lourdingue (comme c’est souvent le cas avec les traductions peu réfléchies, le français s’accommodant très mal des approximations), j’ai énormément de mal à admettre qu’il existe un modèle unique, un « camp » de professeurs vertueux qui se serait débarrassé des carcans traditionnels et poussiéreux de l’enseignement classique – donc forcément sujet à caution – pour proposer un modèle utopique, et toujours pertinent.

Je ne suis pas un adepte du cours frontal, seulement des fois, les mômes ont besoin d’être tous ensemble à ce que l’on fait. Je ne suis pas inféodé à la classe inversée, mais c’est tellement chouette quand les élèves arrivent en ayant déjà une idée de ce qu’ils vont faire. Les îlots bonifiés me font rire très fort parce que c’est tellement plus chic que de dire « travail de groupe sur lequel j’ai un peu réfléchi. »

Je me méfie des noms parce qu’ils proposent des solutions toutes faites. Des camps. Celui de la « pédagogie innovante », ou horreur des horreurs du « cours à papa ».

Je récuse les noms parce qu’il n’y aura pas deux années où nous utiliserons les mêmes procédés. La classe inversée de Palavas-les-flots n’aura rien à voir avec celle de Juvisy. Il serait temps de démolir ce jargon, derrière lequel on cache des concepts soi-disant magiques, qui devraient régler les problèmes des élèves, qui qu’ils soient.

À nouveau, cette vérité m’est propre mais m’apparaît chaque jour confirmée : il n’existe pas de solution au gigantesque problème de l’éducation. De la création, transmission, découverte du savoir chez les élèves. Tout ce que les enseignants peuvent faire, c’est tenter. Tout le temps, tous les jours. En se réjouissant lorsque leurs cours fonctionnent, sans jamais désespérer lorsque ça ne marche pas. En se disant que demain, ce sera mieux. Qu’on va discuter avec les mômes, les collègues et trouver la clé.

N’agitons pas des noms en formules incantatoires. Et surtout, ne faisons pas de nos petits outils des armes que nous fourbirions les uns contre les autres.

On me demandait l’autre jour, quel serait mon système éducatif idéal. Ce serait peut-être celui-ci : un endroit où les enseignants iraient au boulot heureux. À qui on aurait donné une boîte d’outils solides mais surtout, la possibilité et l’envie d’en créer de nouveaux. Des bidules et des bidouilles sans nom.

Après tout, qui a besoin de l’immortalité d’un livre à tranche dorée ?

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