La grande guerre du vocabulaire

HEAVEN SENT (By Steven Moffat)

(Article initialement paru dans le journal quotidien ici)

AVERTISSEMENT : Je raconte entièrement l’épisode 11 de la saison 9 de Doctor Who entre ces lignes.

 

Laisse-moi te raconter la journée du lundi 25 janvier, laisse-moi te raconter un épisode de Doctor Who. Laisse-moi te raconter la grande guerre du vocabulaire.

Il y a ce moment où le Docteur est tout seul. Son alter ego est morte et c’était l’instant le plus triste du temps et de l’univers. Le Docteur est tout seul. Littéralement, et pendant quarante-cinq minutes. Il est prisonnier d’un château, entouré de pièges diaboliques, poursuivi par un fantôme mécanique.

À la fin de sa fuite, le Docteur arrive devant un mur fait de la matière la plus dure de la galaxie. Et il se rend compte. Qu’il a déjà vécu cette scène. Que depuis quatre mille ans, il revit les quarante-cinq même minutes. Alors le Docteur se met à raconter une histoire. Donne un coup de poing dans le mur. Le fantôme arrive et le tue.

Et tout recommence. Les mêmes pièges, la même fuite, le même fantôme. Et un nouveau coup de poing dans le mur.

***

“Vous êtes en train de perdre ! Vous comprenez ça ?”

Je suis écarlate. Je dois avoir l’air ridicule, je m’en fous. Ma colère m’élève et me met au-dessus de ça. Et il n’y a rien sur le visage des Troisième Orphée qui montre que je prête à rire. Je leur ai rendu leurs brevets blancs. Les notes sont basses. Je m’en fous. Mais surtout, chacune de leur phrase dégouline d’indigence. D’approximations, d’à-peu-près. Les mots sont plaqués n’importe comment sur les feuilles, toujours les mêmes laminés d’erreurs grosses comme eux. Pas des erreurs qui font mal, pas des erreurs de dyslexiques, ou des erreurs en souffrances. Juste des erreurs de flemme. Des erreurs de “de toute façon.”

J’ai commencé à expliquer. À chercher avec eux, à me pencher sur leurs lignes. À tenter de reformuler. À expliquer que non, être objectif et avoir un objectif ça n’est pas pareil. Et puis, au tableau, je ne sais plus pourquoi, j’ai écrit “émaner”.

“Azy, pourquoi vous utilisez des mots comme ça m’sieur ?
– Ça veut dire “qui se dégage de”.
– Bah pourquoi vous écrivez pas ça ?”

Et depuis je ne m’arrête plus. Vous êtes en train de perdre, vous perdez, là, maintenant, tout de suite. Parce que vous ne comprenez pas, parce que vous ne voulez pas comprendre. Vous qui hurlez sans cesse à la discrimination, vous voilà aux tréfonds de la xénophobie. De la xénophonie. Tout son, tout mot qui dérange votre égoïste lexique intérieur est au mieux regardé avec condescendance, au pire immédiatement rejeté. Votre égoïsme adolescent n’est assez vaste que pour une centaine de mots, pour une fois je vous en veux.

D’ailleurs non, ce n’est pas à vous que j’en veux c’est à ce qui est en train de faire de vous les images d’Épinal qui bavent sur les écrans. C’est à ce putain de déterminisme social dont je sens la morsure, qui a déjà ses crocs dans vos veines. Qui vous vide de la magie, parce que le savez-vous, le langage c’est de l’air dans vos poumons, c’est un chant, le chant c’est carmen, carminis, dites-le leur, H. on l’a vu en latin, carmen, carminis, c’est aussi la magie. Et cette magie vous vous la refusez. Alors c’est trop facile. Ceux qui la maîtrisent ont déjà gagné. Même s’ils n’utilisent jamais “émaner”, ils le connaissent. Ils l’ont digéré. Et ils manipuleront la réalité d’une longueur de plus que vous, parce que la réalité est tissée de ces mots et de ces sons. Mutatis, mutandis, l’aristocratie du langage changera le monde sans vous, si vous n’essayez pas de vous emparer des mots.

Il y a une guerre et c’est celle du vocabulaire.

Je suis à bout de souffle. Ma voix est devenue dure. Les mômes écoutent, prennent des notes. Je ne me calme pas. Je martèle. On. Va. Apprendre. Du. Vocabulaire. Ensemble. Vraiment. Les mots, vous allez en choisir, vous allez les écrire, proprement, les recopier, en tirant la langue, jouer avec, les inspecter, voir ce qu’il y a au fond. Et les maîtriser. Vous vouliez intégrer ll’école des sorciers ? La voilà. Elle est ici même. Dans “émaner”, dans “adéquat”, dans “rassérénée”, dans la gigantesque magie des mots.

Et même si ça ne marche pas maintenant je vais continuer. Encore. Et encore. Et encore

Et

****

Encore. Et le mur casse. Ça fait quatre milliards d’années que le Docteur tape dessus. Il est arrivé au bout. Et il a eu le temps de terminer son histoire.

“Il y a un empereur qui demande au fils d’un berger “Combien de secondes y a-t-il dans l’éternité ?” Alors le fils du berger répond “Il y a cette montagne, toute en diamant. Il faut une heure pour l’escalader, une heure pour la contourner. Une fois par siècle, un petit oiseau vient. Il aiguise son bec sur la montagne de diamant. Et quand toute la montagne aura été ainsi usée, alors se sera écoulée la première seconde de l’éternité.”

Vous devez penser que c’est un sacré bout de temps.
Moi je pense que c’est un sacré oiseau.”

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2 réflexions sur “La grande guerre du vocabulaire

  1. Ping : La grande guerre du vocabulaire | FRANGLISHISM

  2. J’ai affiché dans ma classe de grec, sous un portrait de Jacqueline de Romilly : « La pensée gagne en précision ce que le vocabulaire gagne en variété », signé Mamy Jacqueline. Votre article me parle tant ! Et.. « il est beaucoup plus grand à l’intérieur » 😉 Merci !

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