Bienveillance

L’autre soir avec T., on parle mots. Dans le jargon de notre métier, il y a un terme qui revient avec insistance et qui a fini par s’user, jusqu’à la corde. Pourtant il réapparaît, invariablement. À tel point, c’en est devenu un mot-zombie, un mot qui colle et dont les trois syllabes perdent chaque jour un peu plus leur sens.

Ce mot c’est bien-veill-ance.

J’en suis venu à le détester et ce soir-là, je m’aperçois que je ne suis pas le seul. Parce que la bienveillance est devenue, à Ylisse, une épée de Damoclès qui pend en permanence au-dessus tant des mômes que des adultes.

La bienveillance, c’est un anesthésiant : “soyez bienveillant dans votre attitude de tous les jours.” “évaluez avec bienveillance, parce qu’ici vos élèves en ont besoin.” Parce qu’il est possible d’évaluer avec malveillance ? On met des notes méchantes, ailleurs ? On valide des compétences maléfiques ? Alors pourquoi ce credo, sans cesse renforcé ? Notre hiérarchie voit-elle en nous le Maleuh et les Ténèbres, vous nous enjoindre ainsi à ce catéchisme ? Il se cache quoi, derrière cette bienveillance, si ce n’est la demande un peu honteuse de revoir nos exigences à la baisse, parce que, oui, même si personne ne le dira jamais, les chiards sont moins capables que dans d’autres bahuts ?

“Soyez bienveillants face aux réactions des enfants.” “Soyez bienveillants dans vos sanctions.” Il nous faut envelopper dans du coton les moments où l’on dit à M. qu’il déconne et qu’on ne frappe pas les filles avec un sourire méchant, quand il pense que le prof a le dos tourné. On vous regarde avec désapprobation quand vous expliquez sèchement à A. que oui, elle a rendu son devoir, mais que ça fait trois semaines qu’on l’attendait et que là, le délai est passé. Et elle pleure, évidemment, elle pleure. J’ai appelé ses parents, en plus. “Monsieur S., ce n’est pas très bienveillant.” me dira-t-on, l’air peiné. C’est un peu dommage qu’on ait fini ainsi l’entretien : j’aurais bien voulu expliquer que j’ai rencontré le papa d’A., qui se sent totalement dépassé par sa fille, qui exerce son pouvoir d’ado tyrannique à la maison aussi. Qu’il aimerait bien qu’on l’aide à exorciser le petit monstre égoïste qui a mordu sa choupette. Mais ça, c’est mineur.

La bienveillance, c’est désormais un gentil outil d’oppression. C’est se considérer au-dessus de ces petits sauvageons des cités, supérieurs aux collègues des bahuts “classiques”. Ni les uns ni les autres ne peuvent comprendre. Nous, qui travaillons en REP+, sommes des êtres de lumière, qui regardent le monde du haut de leur bienveillance, ce filtre rose unique.

Et j’en ai assez.

J’en ai assez parce que je veux croire en l’intelligence des chiards. Je veux faire preuve d’empathie et comprendre pourquoi ils sont capables d’êtres extraordinaires le lundi en espagnol et veules le mercredi en histoire-géo. Je veux qu’ils assument ce moment où ils m’ont mis la misère durant une heure. La prochaine fois, je les accueillerai sans sourire, ils prendront des notes et non, on ne bossera pas en groupe. Parce que pour le coup, la faute est dans leur camp. Je le sais, ils le savent, et on ne prendra pas une heure à en parler et écrire nos ressentis mutuels sur de petits papiers. Je les estime trop pour penser qu’ils n’ont pas pigé.
J’en ai assez parce que la bienveillance suppose une immaturité, pire, un handicap mental et émotionnel chez les mômes, que l’on nous demande d’accepter. Et quand on accepte, on n’avance plus.

Je veux être exigeant et patient. Mesuré et précis. Je veux prendre du temps pour chacun des chiards et comprendre ce qui justifie ce qu’il sont en train de construire. Je veux garder la possibilité de pouvoir gueuler un bon coup parce que là, les limites sont franchies et qu’on a passé les frontières du dialogue et de la négociation. Je veux pouvoir m’émerveiller, à plein poumons, des coups de génie de T. qui peut être tellement pénible à d’autres moments, plutôt que de me contenter du sourire tiède, parce que, trop s’enthousiasmer, il paraît que ça n’est pas bienveillant pour l’élève à côté qui n’a pas réussi.
Mais cet élève-là, il suffit d’aller le trouver aussi. De lui parler. De voir ce qui n’a pas marché, de lui montrer qu’il n’était peut-être pas si loin du but… ou si au contraire.

La bienveillance est devenue chloroforme hypocrite. Soyons indulgents indulgents indulgents. Et puis un jour plus, alors il y aura convocation des parents, conseils de disciplines, sanctions. Et le môme incriminé se demandera ce qu’il vient de se passer, pourquoi les adultes souriants qu’il avait l’habitude de gratouiller sont soudains devenus ces figures autoritaires et froides. La bienveillance brouille la cohérence. Mot fourre-tout dans lequel on cache ces difficultés immenses en espérant qu’elles resteront dissimulées jusqu’à la fin de l’année.

Et puis une fois le collège REP+ passé, que restera-t-il, aux adolescents d’Ylisse ? Le certitude que, face à eux, ils ne trouveront que des adultes bienveillants ? Capables de tout arrêter pour jouer les médiateurs, aussi longtemps qu’un problème n’a pas été réglé ?
La bienveillance, qui refuse d’embrasser le monde dans toute son horreur, dans sa merveilleuse complexité.

J’aimerais trouver d’autres outils, d’autres mots, pour faire face aux mille difficultés que chaque prof, chaque môme rencontre dans un établissement scolaire. Ce sera sans doute beaucoup plus fatiguant, et ça m’étonnerait que je tienne le même discours à la fin de l’année scolaire.

Mais tant pis. On leur doit bien ça. On se doit bien ça.

Froid

Je cours.

Les mômes voient passer Monsieur Samovar en chemise, avec sa trop longue écharpe foutue n’importe comment qui flotte derrière lui. Qui manque de se péter la gueule sur le lino.

Les escaliers. À toute vitesse.

M. est revenu en conseil de discipline. Dix jours après le premier. Une heure avant ce premier conseil de discipline, il a réitéré. Le sursis s’est empressé de sauter.

Je franchis les doubles portes putain il fait méga froid.

M. s’est présenté, comme la première fois, tout seul. Vingt minutes montre en main, sanction unanime ou presque, exclusion définitive.
Et c’est tout.
« Si tu n’es pas d’accord, tu peux faire appel. »

Devant les grilles métal sale du Collège Ylisse des mômes jouent au ballon. Lève le nez sur le prof qui a abandonné jusqu’à l’idée même de conserver un soupçon de classe. Un peu loin il y a une silhouette qui marche, très droite. Je l’interpelle, ma voix monte toujours aussi ridicule, dans les aigus.

Il s’est arrêté, au bord du plan d’eau dégueulasse que les gens du coin continuent d’appeler la rivière. Regard inexpressif. Je me plante devant lui, fourre les mains dans les poches, c’est tout ce que je peux faire pour tenter de me réchauffer.

Et là je n’ai pas les mots.

C’est la sensation que je déteste le plus au monde. Je parle et je sais que mes phrases ne servent à rien. Les mots me coulent des lèvres en bouillie informe. Des mots convenus. Des mots d’adulte.

Vous pensez quoi de la sanction ? Vous comprenez ce qu’il s’est passé ? Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ? Vous savez que vous allez être scolarisé dans un autre établissement ? Non vous ne savez pas. Vous voulez faire quoi l’année prochaine ? Mécanique ? Vous savez où ? Vous n’allez pas lâcher hein ? Hein ?

M. ne fait même pas semblant. Pourquoi ferait-il ? La seule raison pour laquelle il ne tourne pas les talons, c’est à cause de cette persistance. Il n’est plus élève à Ylisse depuis dix minutes, il est encore sous le choc. Mais il s’en fout. Pas une seule parole ne l’atteindra. Je devrais réussir pourtant. À trouver les phrases. Comme dans un feuilleton, m’asseoir sur le muret avec lui, lui faire le grand discours sur la vie, musique grandiloquente en fond sonore. Voir la carapace se briser, parce que moi, moi, Monsieur Samovar, le héros qui se met en scène à longueur de blog, je suis allé vers lui au moment le plus critique.

Tu parles. Il a les yeux ailleurs, M. Je suis un visage anonyme, je ne compte pour rien. Quand j’étais son prof, l’année dernière, je ne lui ai pas apporté grand-chose. Et là je ne suis plus qu’un adulte avec une écharpe ridicule qui tremble de froid.

« Je sais que vous n’avez rien à faire de ce que je vous dis pour le moment. Mais souvenez-vous. Ne faites pas n’importe quoi, ne gâchez pas votre vie. S’il vous plaît. »

À deux doigts de le supplier, le gamin qu’on vient de virer. Il n’y a plus rien à dire. Juste à regagner le collège Ylisse. Et enchaîner.

Enchaîner avec le conseil de discipline de J-T, celui qui m’appelle toujours Monsieur S. pour de vrai, avec son sourire de sale gosse. Ce gamin qui aurait dû être renvoyé depuis des années, de par son comportement odieux avec trop d’adultes. Et qu’une fois de plus, par complexe du paladin, on a gardé, en espérant une rédemption.

Mais là « ça suffit ». « Il faut frapper un grand coup ». Désolé J-T, mais l’indulgence dure ce que dure notre énergie. J’en veux à cette parodie de justice, dont je suis un gentil petit rouage consentant. Ce soir je n’ai plus la force, plus la réflexion.

Ce soir j’ai juste très très froid.

 

Êtres gentils

Il y a des gens que la colère rend très classe.

Prenez Jupiter, par exemple : les sourcils broussailleux froncés, la foudre divine dans une main, l’autre pointant l’importun avant de le transformer en guirlande de Noël électrique, ça a de la gueule.

Ou alors Luke Skywalker qui, quand il manque de basculer du Côté Obscur, se précipite sur Darth Vader, sabre laser au poing, sur fond de musique épique.

Sur moi, ça fonctionne moyen. Genre ce matin. Monsieur Samovar en version courroucée prend une intéressante teinte violacée. Sa tasse de thé version King Size à la main, il éructe, déversant par là-même d’impressionnantes quantités dudit thé, tout en agitant un innocent téléphone portable.

La raison de mon ire ? S. Qui s’est fendu d’un message indigné à sa prof de maths qui aurait eu l’outrecuidance de lui oublier un point dans son contrôle. S. lui rappelle que les notes de Troisième comptent pour le brevet et lui enjoint donc de ne pas faire « n’importe quoi », vingt-trois points d’exclamation à l’appui. Précision : de point oublié il n’y a pas, S. n’a tout simplement pas compris qu’il était noté sur 16, et non sur 20.
S. n’en n’est pas à sa première incartade : dès qu’il s’estime victime d’une injustice – environ six fois par jour, c’est un ado – il menace d’avertir l’inspection académique, le rectorat, le Sénat d’Alderaan et ma soeur.

Et je dois avouer que là, la coupe est tellement pleine qu’elle flotte dans l’Océan de ma fureur théinée.

 

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Quand Monsieur Samovar pas content…

La main tremblante de rage, j’anonyme le message et je le mets en ligne, offrant le comportement du petit impertinent à l’opprobre des foules. Et avec le rire démoniaque de la vengeance, j’avale une nouvelle gorgée de thé. Je vais à présent appeler les parents, et concocter l’un de ces rendez-vous dont j’ai le secret et qui valent un sevrage indéfini de PS4 aux mômes qui l’ont mérité.
Mon thé est froid.

Je regarde l’écran de mon portable. Le #31# permettant de masquer le numéro de l’appelant est déjà composé. Une image me vient en tête. Des voix. J’éteints le téléphone et  ouvre l’outil de création de diaporama.

« Aujourd’hui on fait vie de classe.
– Monsieeeeeur ! Vous aviez promis qu’on jouerait la scène de Roméo et Juliette.
– Plus tard. »

Aidé de M., autoproclamée assistante technique depuis le début de l’année, je mets en marche le vidéoprojecteur. Au tableau, s’affiche un questionnaire hideux, genre Power Point moche d’entreprise. Je prends ma tête de circonstance (celle où j’imagine que les gens pensent vraiment que Nadine Morano fait de la politique) et leur explique qu’ils vont passer un questionnaire national. Questionnaire qui raconte une histoire stupide : une employée envoie un mail pour signaler à sa patronne qu’elle a commis une erreur. Deux modèles de mails : lequel vous semble le plus pertinent ? Et surtout, que vont ressentir les personnes concernées à l’écriture et à la réception desdits mails.

Bien entendu, l’un des écrits est une légère modification du mot de S.

Les réponses ne se font pas attendre et des cris d’indignation retentissent dans la salle.

« Ça se fait pas !
– Si elle écrit le premier mail, elle va TROP se faire tuer !
– Elle a tellement la rage ! »

Je me force à ne pas regarder S., malgré les ondes d’incrédulité, presque palpables derrière son bureau.

« Pourquoi vous dérange-t-il tellement, ce premier mail ?
– Il est pas respectueux. »

Réponse d’élève de REP+ bien élevé. Dès qu’il y a transgression, c’est le terme que l’on demande. Respect, usé jusqu’à la corde.

« Où est l’irrespect, à votre avis ?
– En fait, c’est pas de l’irrespect…’fin, si y a le « n’importe quoi » mais… Wesh, j’arrive pas à dire !
– Quelqu’un d’autre veut prendre la parole ? A. ?
– En fait, c’est pas… C’est pas… »

Elle l’a. Comme il est compliqué, ce mot. Non. Terrifiant.

« E. ? »

E. plisse sont front de gros bébé adolescent. Avec lui ça peut marcher.

« C’est pas gentil. »

On y est. On y est enfin et ça vient d’eux.

« C’est important, d’être gentil ?
– Nooon ! Enfin si… Enfin…
– Mais quand je parle gentiment, personne ne m’écoute ! »

S. Il a la voix dans les aigus, il est tout pâle. Je braque enfin le regard sur lui.

« Non. Parce que c’est très dur, d’être gentil. Mais il faut essayer.
– Mais personne réussit à parler en étant gentil ! Enfin si vous mais… »

Je vacille sous le compliment. J’espère que ce qui me reste de dignité réussit à contenir mon envie béate de sourire. On se calme, je pourrai me vanter plus tard sur mon blog. Je reprends.

« Mais si tout le monde se dit ça, personne ne sera gentil avec quiconque, on est d’accord ?
– Mais tout seul, on peut pas y arriver.
– Arrêtez-moi si je me trompe, mais on est vingt-cinq dans cette pièce, non ? C’est un début… »

Sonnerie. Vingt-trois sortent. Apaisés. Ça durera trois heures en moyenne, si le vent souffle dans la bonne direction. C’est déjà ça.

« S., je peux vous parler ?
– Monsieur ?
– C’était pas facile, hein ?
– Vous pensez vraiment que c’est important, d’être gentil ?
– Oui. En tant qu’enseignant et que personne.
– Je suis plus en colère. Mais je sais plus quoi penser.
– C’est pas grave. C’est même normal.
– Vous êtes compliqué, monsieur ! »

Je rentre à l’appartement. Comme tous les soirs depuis mon anniversaire, il y a sur la bibliothèque la version collector de Persona 4 : Dancing all night. Persona 4 est un jeu maintes fois décliné : jeu de rôle, de combat, de danse… Les héros sont des adolescents, que l’on retrouve d’univers fantastiques en labyrinthes. Le jeu de danse est le dernier. Et Margaret, la narratrice nous explique que leur histoire se termine pour de bon. Pas parce qu’ils ont atteint le niveau 99. Qu’ils peuvent vaincre des cohortes de monstres en claquant des doigts. Non. « Ces jeunes gens », nous raconte-t-elle, « qui n’osaient pas se regarder eux-mêmes, sont maintenant capable d’aller vers les autres, et de les rassurer dans leurs faiblesses. »

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Il n’y a plus rien à affronter. Pour eux, tout serait trop facile. C’est la tranquille conclusion de Margaret que j’ai eu en tête, tout cet après-midi. Quand elle expliquait que l’idéal le plus élevé, c’est peut-être, tout simplement, d’apprendre à être gentil.

 

 

Journée de merde

 

Des fois ça arrive. Journée de merde. C’est la faute à personne, c’est la faute à tout le monde.

Tu comprends pas trop comment ça commence. C’est comme d’habitude, le casque en cache-oreilles, la bonne chaleur de l’écharpe sur la poitrine. Signe de la main à R. dans la loge, elle te répond, toujours le sourire dans la voix.

Deux heures avant le premier cours. Le temps de faire le tour des collègues, fouiller le casier, régler les tracasseries administratives.
Et puis croiser Cheffe Adjointe près de la machine à café. Elle a les yeux qui brillent. C’est son eye-liner, un improbable truc argenté, mais pas que. Elle s’engouffre dans son bureau, là où ça sent la crème pour bébé, je trouve ; je m’y retrouve aussi brutalement que si elle m’avait saisi par le bras pour m’y entraîner. Elle bégaye. Parce qu’elle est impuissante, parce qu’elle se prend le chou avec M. depuis plusieurs semaines au sujet de la note administrative de ce dernier, et qu’elle n’arrive pas à trouver une issue. Elle, la diplomate de l’équipe de direction se retrouve arc-boutée sur ses positions, elle ne voit pas l’issue de ce conflit. Je me tortille d’un pied sur l’autre, parce que je ne sais pas quoi faire. Parce que M. souffre de ce conflit à un point qu’elle n’a pas l’air de comprendre, ou de vouloir comprendre. C’est souvent comme ça quand on est chef. Parce qu’elle souffre aussi et que je ne peux pas, comme aux collègues, dire allez viens on prend un café, je vais te raconter comment l’autre soir, je suis tombé sur un mec qui voulait copuler avec un arbre, comment je me suis encore couvert de ridicule l’autre fois. Cheffe Adjointe me regarde avec de très grands yeux, et je détourne la conversation. Des trucs administratifs. Concrets. Pas trop graves. Je laisse échapper un truc que j’ai oublié de faire, elle me gourmande, je baisse les yeux en gamin fautif. Ça va mieux. Un demi-atome mieux. Avec Cheffe Adjointe, je n’arrive pas à faire plus.

Descente en vie scolaire. Nouvel élève chez les 3èmes Orphée, la classe dont je suis prof principal. Gamin ayant quitté son ancien bahut parce qu’une bande rivale lui avait pété la gueule. Paraît que des fois, il amène un barre de fer dans son cartable. « Je l’ai prévenu, s’il déconne, c’est dehors. » Un autre môme sur siège éjectable. Devant le gamin : les portes de son regard me sont fermés. Encore un monde à découvrir. Un malstrom : hissez la grand-voile, va y avoir du ressac.

Même l’imprimante s’y met. Depuis des mois, elle réclame désespérément la visite de contrôle d’un technicien. L’erreur sur le petit écran monochrome indique que le délai est dépassé depuis trop longtemps. Elle refuse d’imprimer une feuille de plus. Après quelques recherches sur internet, je trouve la manip à faire pour contourner l’embargo. Désolé ma vieille. Il n’y aura personne pour venir soulager tes circuits surchargés, ta mémoire brinquebalante. Pas de réconfort non plus pour la machine.

Les 3èmes Tortignon se mettent facilement au boulot. L’activité leur plaît, elle est assez claire pour que tous s’y retrouvent, assez complexe pour qu’ils ne s’ennuient pas. Une activité Boucle d’Or en somme. Pour une fois, la classe travaille dans une harmonie relative. Et puis soudain, le chaos. L. se retourne et en met une à H. « Pour rire, monsieur. » m’explique-t-elle en haussant les épaules, son carnet de correspondance déjà prêt. « De toutes façons, vous pouvez pas me comprendre. » Personne ne peut la comprendre. L. observe le monde du haut de la tour d’ivoire de l’adolescence, indifférente tant aux cris qui viennent d’en bas qu’à la musique des sphères, là-haut.
À quelques pas, B. enquiquine ses camarades. Je lui rappelle fraîchement que sa prof principale lui a demandé de se calmer, ces derniers temps. Fureur noire « Elle veut ma peau, monsieur ! Je sais comment ça va se passer, je vais finir en conseil de discipline. Et je les ai vu, ces conseils, c’est une condamnation, pas un endroit de parole ! »
J’aimerais secouer B. par les épaules. Bougre d’idiot, tu ne te rends pas compte que tu as cette aisance innée, cette faculté à façonner le langage, si tu pouvais t’en servir comme d’un tremplin plutôt que comme d’un bâton à asticoter les autres, adultes comme enfants, ton univers s’étendrait tellement ! J’en ai marre d’attendre, B., j’en ai marre d’être de ceux qui tapent contre le mur en attendant qu’il s’écroule ! Tu vas être quelqu’un d’exceptionnel mais, est-ce que pour une fois, ce ne pourrait pas être pendant le collège , pas après, quand, par miracle, on vous croise sur le quai du RER et que vous êtes devenus ces magnifiques jeunes gens ?

Je sors groggy de cette heure. Hurlements. C. s’est pris un rapport. Je connais bien C. Elle pourrait à elle toute seule fournir à trois planètes une source d’énergie renouvelable et inépuisables (quoi que terriblement polluante, rapport à son niveau de langue). C traverse le couloir tel un croisement de King King et Xena la Guerrière. Coup de poing dans le mur, coup de pied dans une porte dont un fragment tombe.
Un seul moyen de gérer C. Pas possible de crier, de prendre son carnet, de raisonner. Prendre sa voix oreiller, sa voix coton. Allons bon, elle vous a fait quoi la porte C. ? Non parce que là, j’ai eu mal pour elle et votre pied.
C. s’accoude à la vitre et laisse tomber les larmes. Colère convertie en chagrin. C’est pas juste, pas juste monsieur. C. refuse d’entendre la raison des adultes. Toujours. Mais au moins elle ne frappera personne pour le moment. J’ai le temps d’enfourner un dégueulasse panini quatre fromages, et chargé en lipides, me précipite vers la réunion cheffes-représentants du personnel.

Comme à l’habitude, petite danse des reproches, d’un côté et de l’autre. Politesse et sourires. On danse autour d’une caisse de nitroglycérine, chacun dépense des trésors d’habileté et de diplomatie pour avancer ses doléances. Les couloirs qui ressemblent à OK Corral, les profs qui ne vont pas chercher leurs élèves à l’heure, des élèves indéfendables pour qui on prend parti. Les choses avancent mais doucement. Si doucement. Tellement peur de vexer, de braquer. C’est épuisant.

Et il ne vaut mieux pas assécher toutes ses réserves de diplomaties, parce que W. doit rencontrer une famille furieuse contre lui. Famille qui a menacé de porter plainte, de prendre un avocat, a exigé à corps et à cris cet entretien. W. est très pâle, il a cauchemardé cette nuit.
La famille ne viendra pas.
Pendant quarante minutes, chasser le nuage au-dessus de W. C’est pas après toi qu’ils en ont. C’est après l’Éducation Nationale, l’ins-ti-tu-tion. W. vient d’arriver, il est bien ici, les élèves l’adorent. Mais son sourire reste figé.

En salle des profs, je croise Monsieur Vivi, les yeux encore plein de grippe. Il y a peu de trucs au monde qui me réconfortent autant que la tignasse de Monsieur Vivi, ses lunettes et son sourire machinal. Je m’installe en face de lui, il me raconte la fin de l’histoire que j’ai contée ici. Monsieur Vivi a essayé d’expliquer que c’était moyen safe, le piano sur roulettes de chariot. On a haussé les épaules.

Aujourd’hui, le piano est tombé sur le pied d’un élève. La classe à option aménagée musique transformée en remake d’un snuff movie, avec hurlements suraigus de sixième en musique de fond. Les parents du petits sont furieux, Monsieur Vivi hébété.

Je n’arrive pas à rattacher ça à ma petite narration intérieure. Ça ne doit pas arriver. Quand on crée une jolie classe avec des ailes, de la musique, quand Monsieur Vivi est à la tête d’un endroit où les enfants jouent chacun d’un instrument, on ne peut pas avoir un piano en ruine qui écrase un pied.

Ben si. Fais avec.

J’arrive tout de même à mener un cours à peu près normal avec les 3èmes Orphée. Après pas mal de mises au point, A. semble enfin avoir abandonné ses attitudes de princesse. Elle lève la main, laisse les autres parler, cesse de se moquer de leurs erreurs. Les mômes me ragaillardissent.

Et sourire, aux lèvres, je confirme à une élèves dans les couloirs que oui, on a bien latin ensemble après la récréation :

« Azy, vous êtes tout le temps là, on a tout le temps latin, j’en ai marre, vous servez à rien ! »

*s’ensuit ici une engueulade avec effet sonores et pyrotechniques digne d’un épisode de Dragon Ball Z (un avec des combats, hein, pas l’un de ceux où Krilin et C-18 vont faire du shopping pour le chien de Satan (ce dessin animé à un scénario d’une profondeur..))*

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Je suis sûr que cet épisode existe…

Autant dire que le cours en question commence plutôt mal. Et se poursuit de la même façon quand je m’aperçois que la moitié des mômes n’a pas jugé bon d’apprendre les cinq pauvres mots de vocabulaire que j’ai eu l’outrecuidance de leur demander de retenir. Pas moyen de les décoincer des histoires qui se sont passées à la récré.

Vague de découragement.

Les épaules basses, j’invoque l’un de mes derniers masques. Le conteur.

« Comme vous avez l’air un peu énervés, je vais vous raconter l’histoire de Prométhée. »

Faute de mieux je déroule. L’histoire des Titans déchus, de la création de l’Homme. Du feu. De l’aigle et des chaînes. Les mots n’échouent jamais. La paix des Grandes Histoires plane sur le groupe qui quitte la salle presque apaisé, vers un couloir dans lequel résonne des hurlements. Des Troisièmes complètement en roue libre pousse des brâmements d’animal en rut. Parmi eux J-T, la fameuse terreur du collège, qui me porte une affection sans bornes, probablement parce qu’il ne m’a jamais eu en cours.

« Hey, m’sieur S ! Ça va bien ?
– Très bien oui. Dites, si je ne m’abuse pas, c’est le cou de votre camarade que vous tenez entre vos petites mimines ?
– J’aime trop comment vous parlez monsieur, c’est stylé ! Dites, c’est vrai que vous aimez les jeux vidéos ? »

Et me voilà à acheter la paix dans les couloirs en résumant une partie de Starcraft II à trois grands mômes jusqu’au moment où la pause achevé, ils rentrent en cours. (je jouais les Zergs.)

Je me hâte vers un conseil pédagogique sur la réforme du Collège. Je croise C., une béquille à la main. Elle m’adresse un sourire honteux. Faut croire que la porte était définitivement plus solide que sa colère.

Me voilà finalement entre adultes responsables.

Et c’est l’horreur.

Je savais la réforme du collège nuisible. Je ne pensais pas qu’elle nous rendrait méchants. Chaque matière défend son pré carré, négociant le nombre d’heures qu’on lui attribuera l’année prochaine, arguant qui de la longueur des programmes, qui de l’importance de ses connaissances. Et moi, au milieu, agitant mon petit gobelet, suppliant qu’un collègue accepte de travailler avec le latin.

Je quitte le collège, les mâchoires serrées, avec B. et Monsieur Vivi. J’ai un grand vide dans la poitrine. Très vite, je prends une correspondance de RER. Le vide me rend méchant. Et je n’ai vraiment pas envie d’arroser deux des personnes les plus adorables que je connaisse avec ma rancoeur.

Tout seul. Avec un texto de T. Juste après mon cours de 3ème Orphée, A. lui a demandé, comme ça, en le regardant, si on peut changer de cours quand on n’aime pas un prof.
Et là, je suis juste un gros con et je réponds qu’on en parlera plus tard. Je passe à autre chose.
Il y a quelques jours, devant trop de bières, je me suis promis que plus jamais négligent. Plus jamais indifférent.
Présenter ses excuses. Noter de passer un coup de téléphone aux parents d’A. pour leur dire deux mots de l’insolence de leur môme.

Et recevoir un nouveau texto de Monsieur Vivi, qui parle d’un nuage noir au-dessus de ma tête. Et qui me rappelle que demain il fera beau.

Il fera beau.