Journée de merde

 

Des fois ça arrive. Journée de merde. C’est la faute à personne, c’est la faute à tout le monde.

Tu comprends pas trop comment ça commence. C’est comme d’habitude, le casque en cache-oreilles, la bonne chaleur de l’écharpe sur la poitrine. Signe de la main à R. dans la loge, elle te répond, toujours le sourire dans la voix.

Deux heures avant le premier cours. Le temps de faire le tour des collègues, fouiller le casier, régler les tracasseries administratives.
Et puis croiser Cheffe Adjointe près de la machine à café. Elle a les yeux qui brillent. C’est son eye-liner, un improbable truc argenté, mais pas que. Elle s’engouffre dans son bureau, là où ça sent la crème pour bébé, je trouve ; je m’y retrouve aussi brutalement que si elle m’avait saisi par le bras pour m’y entraîner. Elle bégaye. Parce qu’elle est impuissante, parce qu’elle se prend le chou avec M. depuis plusieurs semaines au sujet de la note administrative de ce dernier, et qu’elle n’arrive pas à trouver une issue. Elle, la diplomate de l’équipe de direction se retrouve arc-boutée sur ses positions, elle ne voit pas l’issue de ce conflit. Je me tortille d’un pied sur l’autre, parce que je ne sais pas quoi faire. Parce que M. souffre de ce conflit à un point qu’elle n’a pas l’air de comprendre, ou de vouloir comprendre. C’est souvent comme ça quand on est chef. Parce qu’elle souffre aussi et que je ne peux pas, comme aux collègues, dire allez viens on prend un café, je vais te raconter comment l’autre soir, je suis tombé sur un mec qui voulait copuler avec un arbre, comment je me suis encore couvert de ridicule l’autre fois. Cheffe Adjointe me regarde avec de très grands yeux, et je détourne la conversation. Des trucs administratifs. Concrets. Pas trop graves. Je laisse échapper un truc que j’ai oublié de faire, elle me gourmande, je baisse les yeux en gamin fautif. Ça va mieux. Un demi-atome mieux. Avec Cheffe Adjointe, je n’arrive pas à faire plus.

Descente en vie scolaire. Nouvel élève chez les 3èmes Orphée, la classe dont je suis prof principal. Gamin ayant quitté son ancien bahut parce qu’une bande rivale lui avait pété la gueule. Paraît que des fois, il amène un barre de fer dans son cartable. « Je l’ai prévenu, s’il déconne, c’est dehors. » Un autre môme sur siège éjectable. Devant le gamin : les portes de son regard me sont fermés. Encore un monde à découvrir. Un malstrom : hissez la grand-voile, va y avoir du ressac.

Même l’imprimante s’y met. Depuis des mois, elle réclame désespérément la visite de contrôle d’un technicien. L’erreur sur le petit écran monochrome indique que le délai est dépassé depuis trop longtemps. Elle refuse d’imprimer une feuille de plus. Après quelques recherches sur internet, je trouve la manip à faire pour contourner l’embargo. Désolé ma vieille. Il n’y aura personne pour venir soulager tes circuits surchargés, ta mémoire brinquebalante. Pas de réconfort non plus pour la machine.

Les 3èmes Tortignon se mettent facilement au boulot. L’activité leur plaît, elle est assez claire pour que tous s’y retrouvent, assez complexe pour qu’ils ne s’ennuient pas. Une activité Boucle d’Or en somme. Pour une fois, la classe travaille dans une harmonie relative. Et puis soudain, le chaos. L. se retourne et en met une à H. « Pour rire, monsieur. » m’explique-t-elle en haussant les épaules, son carnet de correspondance déjà prêt. « De toutes façons, vous pouvez pas me comprendre. » Personne ne peut la comprendre. L. observe le monde du haut de la tour d’ivoire de l’adolescence, indifférente tant aux cris qui viennent d’en bas qu’à la musique des sphères, là-haut.
À quelques pas, B. enquiquine ses camarades. Je lui rappelle fraîchement que sa prof principale lui a demandé de se calmer, ces derniers temps. Fureur noire « Elle veut ma peau, monsieur ! Je sais comment ça va se passer, je vais finir en conseil de discipline. Et je les ai vu, ces conseils, c’est une condamnation, pas un endroit de parole ! »
J’aimerais secouer B. par les épaules. Bougre d’idiot, tu ne te rends pas compte que tu as cette aisance innée, cette faculté à façonner le langage, si tu pouvais t’en servir comme d’un tremplin plutôt que comme d’un bâton à asticoter les autres, adultes comme enfants, ton univers s’étendrait tellement ! J’en ai marre d’attendre, B., j’en ai marre d’être de ceux qui tapent contre le mur en attendant qu’il s’écroule ! Tu vas être quelqu’un d’exceptionnel mais, est-ce que pour une fois, ce ne pourrait pas être pendant le collège , pas après, quand, par miracle, on vous croise sur le quai du RER et que vous êtes devenus ces magnifiques jeunes gens ?

Je sors groggy de cette heure. Hurlements. C. s’est pris un rapport. Je connais bien C. Elle pourrait à elle toute seule fournir à trois planètes une source d’énergie renouvelable et inépuisables (quoi que terriblement polluante, rapport à son niveau de langue). C traverse le couloir tel un croisement de King King et Xena la Guerrière. Coup de poing dans le mur, coup de pied dans une porte dont un fragment tombe.
Un seul moyen de gérer C. Pas possible de crier, de prendre son carnet, de raisonner. Prendre sa voix oreiller, sa voix coton. Allons bon, elle vous a fait quoi la porte C. ? Non parce que là, j’ai eu mal pour elle et votre pied.
C. s’accoude à la vitre et laisse tomber les larmes. Colère convertie en chagrin. C’est pas juste, pas juste monsieur. C. refuse d’entendre la raison des adultes. Toujours. Mais au moins elle ne frappera personne pour le moment. J’ai le temps d’enfourner un dégueulasse panini quatre fromages, et chargé en lipides, me précipite vers la réunion cheffes-représentants du personnel.

Comme à l’habitude, petite danse des reproches, d’un côté et de l’autre. Politesse et sourires. On danse autour d’une caisse de nitroglycérine, chacun dépense des trésors d’habileté et de diplomatie pour avancer ses doléances. Les couloirs qui ressemblent à OK Corral, les profs qui ne vont pas chercher leurs élèves à l’heure, des élèves indéfendables pour qui on prend parti. Les choses avancent mais doucement. Si doucement. Tellement peur de vexer, de braquer. C’est épuisant.

Et il ne vaut mieux pas assécher toutes ses réserves de diplomaties, parce que W. doit rencontrer une famille furieuse contre lui. Famille qui a menacé de porter plainte, de prendre un avocat, a exigé à corps et à cris cet entretien. W. est très pâle, il a cauchemardé cette nuit.
La famille ne viendra pas.
Pendant quarante minutes, chasser le nuage au-dessus de W. C’est pas après toi qu’ils en ont. C’est après l’Éducation Nationale, l’ins-ti-tu-tion. W. vient d’arriver, il est bien ici, les élèves l’adorent. Mais son sourire reste figé.

En salle des profs, je croise Monsieur Vivi, les yeux encore plein de grippe. Il y a peu de trucs au monde qui me réconfortent autant que la tignasse de Monsieur Vivi, ses lunettes et son sourire machinal. Je m’installe en face de lui, il me raconte la fin de l’histoire que j’ai contée ici. Monsieur Vivi a essayé d’expliquer que c’était moyen safe, le piano sur roulettes de chariot. On a haussé les épaules.

Aujourd’hui, le piano est tombé sur le pied d’un élève. La classe à option aménagée musique transformée en remake d’un snuff movie, avec hurlements suraigus de sixième en musique de fond. Les parents du petits sont furieux, Monsieur Vivi hébété.

Je n’arrive pas à rattacher ça à ma petite narration intérieure. Ça ne doit pas arriver. Quand on crée une jolie classe avec des ailes, de la musique, quand Monsieur Vivi est à la tête d’un endroit où les enfants jouent chacun d’un instrument, on ne peut pas avoir un piano en ruine qui écrase un pied.

Ben si. Fais avec.

J’arrive tout de même à mener un cours à peu près normal avec les 3èmes Orphée. Après pas mal de mises au point, A. semble enfin avoir abandonné ses attitudes de princesse. Elle lève la main, laisse les autres parler, cesse de se moquer de leurs erreurs. Les mômes me ragaillardissent.

Et sourire, aux lèvres, je confirme à une élèves dans les couloirs que oui, on a bien latin ensemble après la récréation :

« Azy, vous êtes tout le temps là, on a tout le temps latin, j’en ai marre, vous servez à rien ! »

*s’ensuit ici une engueulade avec effet sonores et pyrotechniques digne d’un épisode de Dragon Ball Z (un avec des combats, hein, pas l’un de ceux où Krilin et C-18 vont faire du shopping pour le chien de Satan (ce dessin animé à un scénario d’une profondeur..))*

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Je suis sûr que cet épisode existe…

Autant dire que le cours en question commence plutôt mal. Et se poursuit de la même façon quand je m’aperçois que la moitié des mômes n’a pas jugé bon d’apprendre les cinq pauvres mots de vocabulaire que j’ai eu l’outrecuidance de leur demander de retenir. Pas moyen de les décoincer des histoires qui se sont passées à la récré.

Vague de découragement.

Les épaules basses, j’invoque l’un de mes derniers masques. Le conteur.

« Comme vous avez l’air un peu énervés, je vais vous raconter l’histoire de Prométhée. »

Faute de mieux je déroule. L’histoire des Titans déchus, de la création de l’Homme. Du feu. De l’aigle et des chaînes. Les mots n’échouent jamais. La paix des Grandes Histoires plane sur le groupe qui quitte la salle presque apaisé, vers un couloir dans lequel résonne des hurlements. Des Troisièmes complètement en roue libre pousse des brâmements d’animal en rut. Parmi eux J-T, la fameuse terreur du collège, qui me porte une affection sans bornes, probablement parce qu’il ne m’a jamais eu en cours.

« Hey, m’sieur S ! Ça va bien ?
– Très bien oui. Dites, si je ne m’abuse pas, c’est le cou de votre camarade que vous tenez entre vos petites mimines ?
– J’aime trop comment vous parlez monsieur, c’est stylé ! Dites, c’est vrai que vous aimez les jeux vidéos ? »

Et me voilà à acheter la paix dans les couloirs en résumant une partie de Starcraft II à trois grands mômes jusqu’au moment où la pause achevé, ils rentrent en cours. (je jouais les Zergs.)

Je me hâte vers un conseil pédagogique sur la réforme du Collège. Je croise C., une béquille à la main. Elle m’adresse un sourire honteux. Faut croire que la porte était définitivement plus solide que sa colère.

Me voilà finalement entre adultes responsables.

Et c’est l’horreur.

Je savais la réforme du collège nuisible. Je ne pensais pas qu’elle nous rendrait méchants. Chaque matière défend son pré carré, négociant le nombre d’heures qu’on lui attribuera l’année prochaine, arguant qui de la longueur des programmes, qui de l’importance de ses connaissances. Et moi, au milieu, agitant mon petit gobelet, suppliant qu’un collègue accepte de travailler avec le latin.

Je quitte le collège, les mâchoires serrées, avec B. et Monsieur Vivi. J’ai un grand vide dans la poitrine. Très vite, je prends une correspondance de RER. Le vide me rend méchant. Et je n’ai vraiment pas envie d’arroser deux des personnes les plus adorables que je connaisse avec ma rancoeur.

Tout seul. Avec un texto de T. Juste après mon cours de 3ème Orphée, A. lui a demandé, comme ça, en le regardant, si on peut changer de cours quand on n’aime pas un prof.
Et là, je suis juste un gros con et je réponds qu’on en parlera plus tard. Je passe à autre chose.
Il y a quelques jours, devant trop de bières, je me suis promis que plus jamais négligent. Plus jamais indifférent.
Présenter ses excuses. Noter de passer un coup de téléphone aux parents d’A. pour leur dire deux mots de l’insolence de leur môme.

Et recevoir un nouveau texto de Monsieur Vivi, qui parle d’un nuage noir au-dessus de ma tête. Et qui me rappelle que demain il fera beau.

Il fera beau.

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3 réflexions sur “Journée de merde

  1. Cibiche

    Merci, merci de faire le boulot qu’une prof ratée comme moi ne pourra jamais faire 🙂
    Je lis ce blog depuis longtemps déjà, sans jamais oser écrire un seul mot. Un peu d’alcool dans le sang, un soupçon de déracinement, une seconde de mélancolie et hop! Je vous écris et vos mots me redonnent de l’énergie, même quand ils croient en manquer.
    Les gens comme vous sont si rares que lorsqu’on essaie de les décrire à d’autres (que l’on croit proches, et même des profs) on se heurte à un mur de dénégations/incrédulité/élan de misanthropie, voire même un petit instant de « l’exception fait la règle ». Je persévère.
    Tout ceci n’est sans doute pas clair comme de l’eau de roche, mais qu’importe. Merci, and let’s all have a jelly baby 😉

    1. H. Delacroix

      Pardon pour l’immense délai dans la réponses, et merci,merci mille fois pour ce commentaire. Continuer à y croire, toujours. Et si vous ne faites pas ce boulot, c’est sans doute juste parce que le monde attend que, dans un autre métier, vous apportiez ce qui vous fera du bien !

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