Êtres gentils

Il y a des gens que la colère rend très classe.

Prenez Jupiter, par exemple : les sourcils broussailleux froncés, la foudre divine dans une main, l’autre pointant l’importun avant de le transformer en guirlande de Noël électrique, ça a de la gueule.

Ou alors Luke Skywalker qui, quand il manque de basculer du Côté Obscur, se précipite sur Darth Vader, sabre laser au poing, sur fond de musique épique.

Sur moi, ça fonctionne moyen. Genre ce matin. Monsieur Samovar en version courroucée prend une intéressante teinte violacée. Sa tasse de thé version King Size à la main, il éructe, déversant par là-même d’impressionnantes quantités dudit thé, tout en agitant un innocent téléphone portable.

La raison de mon ire ? S. Qui s’est fendu d’un message indigné à sa prof de maths qui aurait eu l’outrecuidance de lui oublier un point dans son contrôle. S. lui rappelle que les notes de Troisième comptent pour le brevet et lui enjoint donc de ne pas faire « n’importe quoi », vingt-trois points d’exclamation à l’appui. Précision : de point oublié il n’y a pas, S. n’a tout simplement pas compris qu’il était noté sur 16, et non sur 20.
S. n’en n’est pas à sa première incartade : dès qu’il s’estime victime d’une injustice – environ six fois par jour, c’est un ado – il menace d’avertir l’inspection académique, le rectorat, le Sénat d’Alderaan et ma soeur.

Et je dois avouer que là, la coupe est tellement pleine qu’elle flotte dans l’Océan de ma fureur théinée.

 

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Quand Monsieur Samovar pas content…

La main tremblante de rage, j’anonyme le message et je le mets en ligne, offrant le comportement du petit impertinent à l’opprobre des foules. Et avec le rire démoniaque de la vengeance, j’avale une nouvelle gorgée de thé. Je vais à présent appeler les parents, et concocter l’un de ces rendez-vous dont j’ai le secret et qui valent un sevrage indéfini de PS4 aux mômes qui l’ont mérité.
Mon thé est froid.

Je regarde l’écran de mon portable. Le #31# permettant de masquer le numéro de l’appelant est déjà composé. Une image me vient en tête. Des voix. J’éteints le téléphone et  ouvre l’outil de création de diaporama.

« Aujourd’hui on fait vie de classe.
– Monsieeeeeur ! Vous aviez promis qu’on jouerait la scène de Roméo et Juliette.
– Plus tard. »

Aidé de M., autoproclamée assistante technique depuis le début de l’année, je mets en marche le vidéoprojecteur. Au tableau, s’affiche un questionnaire hideux, genre Power Point moche d’entreprise. Je prends ma tête de circonstance (celle où j’imagine que les gens pensent vraiment que Nadine Morano fait de la politique) et leur explique qu’ils vont passer un questionnaire national. Questionnaire qui raconte une histoire stupide : une employée envoie un mail pour signaler à sa patronne qu’elle a commis une erreur. Deux modèles de mails : lequel vous semble le plus pertinent ? Et surtout, que vont ressentir les personnes concernées à l’écriture et à la réception desdits mails.

Bien entendu, l’un des écrits est une légère modification du mot de S.

Les réponses ne se font pas attendre et des cris d’indignation retentissent dans la salle.

« Ça se fait pas !
– Si elle écrit le premier mail, elle va TROP se faire tuer !
– Elle a tellement la rage ! »

Je me force à ne pas regarder S., malgré les ondes d’incrédulité, presque palpables derrière son bureau.

« Pourquoi vous dérange-t-il tellement, ce premier mail ?
– Il est pas respectueux. »

Réponse d’élève de REP+ bien élevé. Dès qu’il y a transgression, c’est le terme que l’on demande. Respect, usé jusqu’à la corde.

« Où est l’irrespect, à votre avis ?
– En fait, c’est pas de l’irrespect…’fin, si y a le « n’importe quoi » mais… Wesh, j’arrive pas à dire !
– Quelqu’un d’autre veut prendre la parole ? A. ?
– En fait, c’est pas… C’est pas… »

Elle l’a. Comme il est compliqué, ce mot. Non. Terrifiant.

« E. ? »

E. plisse sont front de gros bébé adolescent. Avec lui ça peut marcher.

« C’est pas gentil. »

On y est. On y est enfin et ça vient d’eux.

« C’est important, d’être gentil ?
– Nooon ! Enfin si… Enfin…
– Mais quand je parle gentiment, personne ne m’écoute ! »

S. Il a la voix dans les aigus, il est tout pâle. Je braque enfin le regard sur lui.

« Non. Parce que c’est très dur, d’être gentil. Mais il faut essayer.
– Mais personne réussit à parler en étant gentil ! Enfin si vous mais… »

Je vacille sous le compliment. J’espère que ce qui me reste de dignité réussit à contenir mon envie béate de sourire. On se calme, je pourrai me vanter plus tard sur mon blog. Je reprends.

« Mais si tout le monde se dit ça, personne ne sera gentil avec quiconque, on est d’accord ?
– Mais tout seul, on peut pas y arriver.
– Arrêtez-moi si je me trompe, mais on est vingt-cinq dans cette pièce, non ? C’est un début… »

Sonnerie. Vingt-trois sortent. Apaisés. Ça durera trois heures en moyenne, si le vent souffle dans la bonne direction. C’est déjà ça.

« S., je peux vous parler ?
– Monsieur ?
– C’était pas facile, hein ?
– Vous pensez vraiment que c’est important, d’être gentil ?
– Oui. En tant qu’enseignant et que personne.
– Je suis plus en colère. Mais je sais plus quoi penser.
– C’est pas grave. C’est même normal.
– Vous êtes compliqué, monsieur ! »

Je rentre à l’appartement. Comme tous les soirs depuis mon anniversaire, il y a sur la bibliothèque la version collector de Persona 4 : Dancing all night. Persona 4 est un jeu maintes fois décliné : jeu de rôle, de combat, de danse… Les héros sont des adolescents, que l’on retrouve d’univers fantastiques en labyrinthes. Le jeu de danse est le dernier. Et Margaret, la narratrice nous explique que leur histoire se termine pour de bon. Pas parce qu’ils ont atteint le niveau 99. Qu’ils peuvent vaincre des cohortes de monstres en claquant des doigts. Non. « Ces jeunes gens », nous raconte-t-elle, « qui n’osaient pas se regarder eux-mêmes, sont maintenant capable d’aller vers les autres, et de les rassurer dans leurs faiblesses. »

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Il n’y a plus rien à affronter. Pour eux, tout serait trop facile. C’est la tranquille conclusion de Margaret que j’ai eu en tête, tout cet après-midi. Quand elle expliquait que l’idéal le plus élevé, c’est peut-être, tout simplement, d’apprendre à être gentil.

 

 

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