Bienveillance

L’autre soir avec T., on parle mots. Dans le jargon de notre métier, il y a un terme qui revient avec insistance et qui a fini par s’user, jusqu’à la corde. Pourtant il réapparaît, invariablement. À tel point, c’en est devenu un mot-zombie, un mot qui colle et dont les trois syllabes perdent chaque jour un peu plus leur sens.

Ce mot c’est bien-veill-ance.

J’en suis venu à le détester et ce soir-là, je m’aperçois que je ne suis pas le seul. Parce que la bienveillance est devenue, à Ylisse, une épée de Damoclès qui pend en permanence au-dessus tant des mômes que des adultes.

La bienveillance, c’est un anesthésiant : “soyez bienveillant dans votre attitude de tous les jours.” “évaluez avec bienveillance, parce qu’ici vos élèves en ont besoin.” Parce qu’il est possible d’évaluer avec malveillance ? On met des notes méchantes, ailleurs ? On valide des compétences maléfiques ? Alors pourquoi ce credo, sans cesse renforcé ? Notre hiérarchie voit-elle en nous le Maleuh et les Ténèbres, vous nous enjoindre ainsi à ce catéchisme ? Il se cache quoi, derrière cette bienveillance, si ce n’est la demande un peu honteuse de revoir nos exigences à la baisse, parce que, oui, même si personne ne le dira jamais, les chiards sont moins capables que dans d’autres bahuts ?

“Soyez bienveillants face aux réactions des enfants.” “Soyez bienveillants dans vos sanctions.” Il nous faut envelopper dans du coton les moments où l’on dit à M. qu’il déconne et qu’on ne frappe pas les filles avec un sourire méchant, quand il pense que le prof a le dos tourné. On vous regarde avec désapprobation quand vous expliquez sèchement à A. que oui, elle a rendu son devoir, mais que ça fait trois semaines qu’on l’attendait et que là, le délai est passé. Et elle pleure, évidemment, elle pleure. J’ai appelé ses parents, en plus. “Monsieur S., ce n’est pas très bienveillant.” me dira-t-on, l’air peiné. C’est un peu dommage qu’on ait fini ainsi l’entretien : j’aurais bien voulu expliquer que j’ai rencontré le papa d’A., qui se sent totalement dépassé par sa fille, qui exerce son pouvoir d’ado tyrannique à la maison aussi. Qu’il aimerait bien qu’on l’aide à exorciser le petit monstre égoïste qui a mordu sa choupette. Mais ça, c’est mineur.

La bienveillance, c’est désormais un gentil outil d’oppression. C’est se considérer au-dessus de ces petits sauvageons des cités, supérieurs aux collègues des bahuts “classiques”. Ni les uns ni les autres ne peuvent comprendre. Nous, qui travaillons en REP+, sommes des êtres de lumière, qui regardent le monde du haut de leur bienveillance, ce filtre rose unique.

Et j’en ai assez.

J’en ai assez parce que je veux croire en l’intelligence des chiards. Je veux faire preuve d’empathie et comprendre pourquoi ils sont capables d’êtres extraordinaires le lundi en espagnol et veules le mercredi en histoire-géo. Je veux qu’ils assument ce moment où ils m’ont mis la misère durant une heure. La prochaine fois, je les accueillerai sans sourire, ils prendront des notes et non, on ne bossera pas en groupe. Parce que pour le coup, la faute est dans leur camp. Je le sais, ils le savent, et on ne prendra pas une heure à en parler et écrire nos ressentis mutuels sur de petits papiers. Je les estime trop pour penser qu’ils n’ont pas pigé.
J’en ai assez parce que la bienveillance suppose une immaturité, pire, un handicap mental et émotionnel chez les mômes, que l’on nous demande d’accepter. Et quand on accepte, on n’avance plus.

Je veux être exigeant et patient. Mesuré et précis. Je veux prendre du temps pour chacun des chiards et comprendre ce qui justifie ce qu’il sont en train de construire. Je veux garder la possibilité de pouvoir gueuler un bon coup parce que là, les limites sont franchies et qu’on a passé les frontières du dialogue et de la négociation. Je veux pouvoir m’émerveiller, à plein poumons, des coups de génie de T. qui peut être tellement pénible à d’autres moments, plutôt que de me contenter du sourire tiède, parce que, trop s’enthousiasmer, il paraît que ça n’est pas bienveillant pour l’élève à côté qui n’a pas réussi.
Mais cet élève-là, il suffit d’aller le trouver aussi. De lui parler. De voir ce qui n’a pas marché, de lui montrer qu’il n’était peut-être pas si loin du but… ou si au contraire.

La bienveillance est devenue chloroforme hypocrite. Soyons indulgents indulgents indulgents. Et puis un jour plus, alors il y aura convocation des parents, conseils de disciplines, sanctions. Et le môme incriminé se demandera ce qu’il vient de se passer, pourquoi les adultes souriants qu’il avait l’habitude de gratouiller sont soudains devenus ces figures autoritaires et froides. La bienveillance brouille la cohérence. Mot fourre-tout dans lequel on cache ces difficultés immenses en espérant qu’elles resteront dissimulées jusqu’à la fin de l’année.

Et puis une fois le collège REP+ passé, que restera-t-il, aux adolescents d’Ylisse ? Le certitude que, face à eux, ils ne trouveront que des adultes bienveillants ? Capables de tout arrêter pour jouer les médiateurs, aussi longtemps qu’un problème n’a pas été réglé ?
La bienveillance, qui refuse d’embrasser le monde dans toute son horreur, dans sa merveilleuse complexité.

J’aimerais trouver d’autres outils, d’autres mots, pour faire face aux mille difficultés que chaque prof, chaque môme rencontre dans un établissement scolaire. Ce sera sans doute beaucoup plus fatiguant, et ça m’étonnerait que je tienne le même discours à la fin de l’année scolaire.

Mais tant pis. On leur doit bien ça. On se doit bien ça.

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3 réflexions sur “Bienveillance

  1. Sofy

    Toi et princesse soso vous feriez un binôme du tonnerre à la tête du MEN ❤
    Et de mon point de vue, c est quand vachement plus bienveillant de préparer un môme à affronter la vraie vie plutôt que de le proteger du monde réel en attendant qu il soit majeur et qu il le prenne bien en pleine face
    Me semble même que c est plus ca le but de l éducation d un enfant: le rendre autonome pour qu il puisse s épanouir dans ce monde pas super chouette… Et non pas que lui aide le MEN à avoir de bonne stats pour le PISA

  2. Ping : Bienveillance | FRANGLISHISM

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