Ennui

L’ennui.

Dans le boulot d’enseignant, il n’y a pas terme plus paralysant, locution plus honteuse. L’ennui, c’est la syphilis du prof. La maladie dont tout le monde connaît les symptômes, mais qui préférerait en décéder plutôt que d’avouer qu’il l’a contractée.

L’ennui, c’est la justification numéro 1 lorsque les élèves bordélisent leur prof, lorsque votre direction vous demande gentiment mais fermement de vous reprendre en main. “Maaaaais les cours de Monsieur S. ils sont pas intéressaaaaaaaants !” (chaque fin de cours, les deux premières années de ma carrière) “Monsieur S., est-ce qu’ils sont motivés, pour venir dans votre cours.”

L’ennui, l’épée de Damoclès qui vous pend en permanence au-dessus de la tête. Parce qu’elle justifie tout.

Le môme qui s’ennuie sera toujours regardé avec bienveillance. J’ai moi aussi dans la tête l’image d’Epinal du Cancre de Prévert. Et dans la tête l’image de la pendule dont les aiguilles se sont figées. Certes, aujourd’hui tu montres une pendule à aiguilles à un môme, il te demande comment on contacte les extra-terrestres avec MAIS BON, ne sacrifions pas à la modernité nos clichés poussiéreux. Où en étais-je ?

Ah oui. L’ennui.

Les chiards regarderont avec indulgence ou un agacement passager un prof bordélique. Un tyran fera parler à voix basse, créera une mythologie. Une disgrâce physique s’oublie rapidement, au quotidien. Mais l’ennui condamne. Même auprès des parents “il n’écoute pas en physique ? C’est vrai que c’est pas très très rigolo hein…” et jusqu’au collègue “Ça se passe mal avec un tel ? En même temps, faut reconnaître que ses cours sont d’un chiant…” (et avant qu’on me saute dessus oui, oui, ça m’est arrivé de le dire aussi)

Et je connais peu de choses aussi cruelles, dans ce boulot.

Parce que l’ennui est intangible. L’ennui, parfois, ne tient à rien. On manque d’énergie, on est intimidé, ou, tout simplement, on n’a pas compris à quel public on s’adresse. Notre discours est trop érudit, trop délayé. Et quasi instantanément, la classe nous échappe.

C’est injuste parce que, comme toutes ces qualités désincarnées que sont “autorité”, “charisme”, “rigueur”, le verdict “ennuyeux” semble reposer avant tout sur la personnalité du prof. Combien de fois passera-t-on devant des classes, paires d’yeux enflammées, rivées sur un tableau couvert de formules de maths absconses, de cartes obscures, ou sur le même texte dont l’étude, dans sa propre classe, s’est terminée en un remake des fêtes de Bayonne, avec autant de hurlements, mais moins de bandas et plus de carnets de correspondance ?

Et, injustice suprême, la lutte contre l’ennui est une obligation fantôme. Il n’est écrit nulle part qu’un enseignant doive être passionnant. Notre lettre de mission ne nous enjoint pas à faire de nos cours des moments trépidants. Mais cela finit par devenir une préoccupation majeure, en particulier au collège et – je le suppute – en primaire. Combattre non pas l’ennui, mais la peur d’ennuyer, parce que les élèves s’en font une armure pour refuser ce qu’on leur propose, parce que c’est humiliant, parce que rôde dans un coin de notre esprit l’archétype du petit prof un peu ridicule qui murmure son sermon pendant que, dans sa classe, on vit. Le petit prof un peu ridicule est passé à côté et ne comprend pas, lui.

Et parfois, il y aura cette consécration entendue dans un couloir ou la cours de récréation : “Il est trop intéressant, ce prof !” “C’est super intéressant, ce qu’on fait !”

Mais que fait-on ? De toutes les questions que je me pose sur l’enseignement, celle-ci est celle sur laquelle j’ai le moins avancé : faut-il craindre l’ennui ? Comment le manipuler, ce moment où le temps ralentit, où le cours se réduit à des mômes qui grattent laborieusement sur leurs cahiers ?

Parce que j’ai beau faire, quelque chose en moi renâcle à l’idée d’être uniquement jugé sur ma capacité à étonner ou à susciter de l’intérêt. Se révolte face à ces enseignants pleins d’envie et de projets qui n’y arrivent pas parce que “son cours il est pas intéressant m’sieur !”

Et dans une réforme qui, à travers la multiplication des activités, des modalités d’enseignements et des projets a clairement désigné l’ennui comme ennemi numéro 1, comment apprivoiser le fantôme gris ?

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