Cépapa

“C’est pas parce qu’on est à Ylisse !”

Ça résonne comme un cri de guerre. Quand un môme fait une connerie, quand une sanction tombe. On peut le retrouver dans la bouche de n’importe quel adulte du bahut.

“C’est pas parce qu’on est à Ylisse qu’il faut moins travailler !”
“C’est pas parce qu’on est à Ylisse que tu es autorisé à frapper les autres !”
“C’est pas parce qu’on est à Ylisse que tu peux manquer de respect à tes profs !”

L’autre jour, T. (troisième du nom, celui-là est prof d’Histoire-Géo) se penche à mon oreille. “Quand est-ce que tu en parles, de ce Cépapa ?”

J’adore T., troisième du nom. On ne se parle pas souvent, mais c’est toujours pour des choses importantes. Et cette fois-ci ne fait pas exception. Parce que je n’en peux plus non plus de ce Cépapa.

Oui, on est à Ylisse. Ylisse et ses barres d’immeubles. Ylisse et son gris partout. Ylisse qui passe parfois à la télé, et plus dans la rubrique “La France a peur” que “Ce charmant petit artisan sabotier”. Ylisse et son paysage urbain disparate. Ylisse dont la population galère en plus grand nombre qu’ailleurs en France.

Il y a des adultes qui voient ça. Avec leur regard d’adulte. Et qui vont balancer ce qu’ils pensent être une grande vérité aux mômes.

“Oui, gamin, tu habites dans un endroit tout pourri, et dans ta petite tête, JE SAIS que tu penses que ça te permet de te comporter en graine de racaille. Mais en fait NON ! Nous, les adultes responsables, sommes là pour te remettre sur le droit chemin.”

Ça m’insupporte

Ça m’insupporte que l’on puisse, quand on bosse chaque jour dans ce bahut, ne pas voir au-delà des clichés de la té-ci de banlieue. Ça m’insupporte qu’on puisse parler avec autant de condescendance. Ça m’insupporte qu’on puisse implanter cet implicite dans la tête d’un môme. Parce que même si mes troisièmes galèrent à écrire la définition du terme “implicite” dans leurs devoirs, ils le comprennent et le pratiquent. Et quand on leur balance un Cépapa, ils saisissent qu’Ylisse, c’est pas vraiment comme ailleurs. Qu’ils sont les mômes de la grisaille un peu honteuse, des profs débutants qui n’ont pas envie d’être là, les mômes du REP+.

C’est pas parce que tu n’es pas vraiment des nôtres que tu ne dois pas bien te comporter.

Cépapa, c’est la négation d’une grande part de ce que je cherche à faire passer en classe. La salle de classe qui, qu’elle se trouve à Ylisse, Criméa ou Tombouctou accueillera les cris d’Antigone, les créatures de Lovecraft ou les filles du Père Goriot.
Et, élève d’Ylisse, tu dois bosser parce que tu es au collège.
Tu ne dois pas frapper les autres parce que tu es un être humain.
Tu ne peux pas manquer de respect à tes profs parce que l’irrespect est inadmissible.

Tu n’as ni dérogation, ni handicap. Tu es comme les autres. Que jamais ton paysage quotidien ne devienne chaîne ou boulet. Nous, adultes, sommes là pour t’aider à prendre ton essor. À choisir ce que tu veux être. L’endroit d’où tu viens n’es qu’un facteur. Pas un blason ni une marque, qu’elle soit honorable ou infamante.

On est à Ylisse. Sans négation.

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