Le fast-food de la pensée

Bon.

Ça suffit les conneries.

Jusqu’ici, j’ai essayé de traiter la réforme du collège avec impartialité. J’ai tenté de mettre en avant ses points positifs, malgré mes instincts qui avaient tiré les sonnettes d’alarme version « Houston, on a un problème ». J’ai passé du temps à rassurer les collègues sur les possibilités qui seront offertes. Le fait de pouvoir travailler en groupe, les outils qui nous permettront d’individualiser l’enseignement, une vision plus fine de chaque élève, permettant de faire reculer ce fameux « cours médian » que nous mettons en place pour un élève hypothétique, qui n’existe pas.

Mais là, commencent à sortir les nouveaux manuels, et les derniers vestiges de mon objectivité menacent de disparaître. Je m’étais pas mal foutu de cette activité du nouveau manuel Bordas de physique. Mais ça me semblait être un incident mineur. Isolé. Un prof recruté au dernier moment qui avait fait ça avec les coudes. Or, depuis quelques semaines, se multiplient les extraits de manuels de l’année prochaine. De plus en plus inquiétants. Jusqu’à ce que je tombe là-dessus.

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(source  : Nathan, Français, « Lire aux Éclats », cycle 4, 4ème, p. 57)

Voilà.

Avant d’aller plus loin, j’aimerais péter les genoux à deux objections :

« Maaais rien ne t’oblige à utiliser un manuel ! »

Certes. Même si Ylisse acquiert les manuels de chez Nathan en septembre prochain, je pourrai bosser correctement. Mais les éditeurs ne sont pas des clowns qui tirent au fléchettes leurs activités. Les rédacteurs de manuels sont en général des profs triés sur le volets, pour leurs performances pédagogiques, leurs diplômes ou leur connaissance des textes. Et que la synthèse tirée par ce genre de personnes de la réforme du collège donne lieu à ce genre d’activité me navre.

 

« C’est juste un manuel, pas les textes officiels. »

À nouveau. Les manuels se fondent sur les textes de loi (n’importe quel préface d’un livre scolaire vous le montrera.

 

Maintenant que nous avons dégagé ça de la table, je comprends parfaitement le but de l’activité : il s’agit d’enrichir le propos, en faisant prendre conscience au môme des nuances autrement plus subtile du registre épistolaire. Le tout en partant d’une situation quotidienne à laquelle tout collégien peut s’identifier. Tout cela est en accord avec l’un des principes fondateurs de cette réforme : ancrer l’école dans le réel, faire comprendre aux élèves l’utilité de ce qu’il apprend.

Et cet ancrage dans le réel est la pire arnaque intellectuelle qui soit.
D’abord parce que le sujet décrit ci-dessus est tout aussi artificiel que de demander à u môme de se mettre dans la peau de Mme de Sévigné pour rédiger une épitre. Cet exercice n’est pas concret, il n’est pas réel, il n’est pas utile : personne n’écrit plus de lettre de rupture. L’exercice est non seulement artificiel mais en plus dénué de tout fondement culturel. Alors c’est sûr : on va acheter la paix sociale. Ça sera rigolo à proposer à la classe. Les mômes se mettront sans doute plus volontiers en activité. Une activité qui laisse bien transpirer un petit modèle social bien caricatural : car toi, collégien, tu sais forcément ce qu’est d’avoir un(e) petit(e) ami(e). Tu as forcément eu à gérer la rupture. On pourra travailler les procédés de style, les contraintes du style. Mais toutes les considérations culturelles, abstraites, sont évacuées. (je rappelle à toutes fins utiles que c’est un manuel de quatrième dont on parle).

Nous sommes entrés à l’ère de l’utilitarisme et ça me débecte.

Les profs ont désormais le devoir de fournir aux mômes des compétences prêtes à servir, des savoir-faire exploitables immédiatement. La Princesse de Clèves ? Qui a lu la Princesse de Clèves, hein ? C’est le fast-food de la pensée.

Alors que nous sommes dans une société qui n’a jamais eu autant besoin d’abstraction. De suranné. De différent.

Le collège n’échoue pas parce qu’il n’est pas en phase avec les préoccupations des élèves, le collège échoue parce qu’il n’arrive pas à faire comprendre aux élèves à quel point cette culture, même lorsqu’elle n’a rien à voir avec eux, est importante. On n’étudie pas pour « trouver un travail ». On étudie pour se forger une pensée qui permettra de partir à l’assaut du quotidien. Et c’est un combat auquel cette réforme semble avoir totalement renoncé. Elle aurait pu être une chance. Se demander comment toucher des mômes à travers des connaissances qui ne leur ressemblent pas. Qui ne sont pas eux.

Mes deux moments préférés cette année ont été quand j’ai montré aux troisième le ballet classique de Roméo et Juliette et quand nous avons étudié « Souvenir de la nuit du 4 », de Victor Hugo. Par le langage, par les préoccupations, par le corps, ces deux œuvres n’auraient pas pu être plus éloignées des préoccupations des chiards. Pourtant, de façon totalement empirique, j’ai réussi à leur montrer les intentions derrière l’œuvre. À leur faire comprendre les subtiles lignes de force derrière « La danse des chevaliers » et les collants verts des danseurs. À faire résonner toute l’émotion du père Hugo. Alors non. Je n’ai pas cherché à leur faire rédiger un poème lyrique pour dénoncer une injustice actuelle. Non, la danse classique ne leur servira pas une fois qu’ils auront passé la grille du collège.

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Mais bon sang, notre métier est-il réduit à ça ? Je pensais, naïvement sans doute, qu’il était de notre devoir – aux enseignants de français, mais à tous les collègues, bien entendu – d’ouvrir l’esprit des mômes. De leur faire découvrir des mondes dont ils ne soupçonnaient pas l’existence, de les faire voyager au-dessus de la grande cité de R’lyeh même à ceux qui ne passeront pas le bac pro tourisme. Je pensais que les mettre en contact avec cette culture ancienne, qui n’a jamais eu prétention à l’utilité, leur permettait petit à petit de se forger une conscience et une individualité. Leur permettait, tout simplement, de réfléchir et de faire des choix. Je pensais, tout simplement que l’école était l’endroit où les élèves entendraient parler de concepts dont ils n’avaient pas la moindre idée.

Alors oui, c’est extrêmement violent. Mais plutôt que de vouloir effacer cette difficulté, de tuer ce qui fait grandir l’esprit, pourquoi cette réforme ne s’est-elle pas employée à nous donner les outils pour le transmettre ? Je ne suis pas de ceux qui croient que l’État cherche à abrutir ses citoyens. Mais je pense que le chemin du moindre effort est tentant, surtout quand on s’en remet aveuglément à des tests aussi douteux que PISA, qui ne prennent pas en compte que les savoir-faire et absolument pas la culture et la capacité à raisonner. Au nom du combat contre l’élitisme, les idées jugées trop complexes ou inutiles sont supprimées. Mais finalement, qui, parmi nos élèves, y aura encore accès ? Les plus privilégiés. Ceux dont les parents peuvent suppléer aux manques que l’Éducation prétend combattre. L’inégalité conspuée ne s’est jamais aussi bien portée.  On n’a cessé de nous parler du mal-être des élèves. Est-ce ainsi qu’on le combattra ? En retirant toute abstraction des programmes ?

Aujourd’hui, dimanche 1er mai, je suis absolument furieux. Ce qui est inutile. Demain lundi 2 mai, je serai devant les troisièmes d’Ylisse. Les « jeunes des banlieues défavorisées ». Ceux qui ont besoin « d’un ancrage avec le réel ». Ceux qui ont adoré Antigone, André Breton et Richard Matheson. Et je bosserai. Je leur ferai étudier un texte quasi-contemporain. Qui n’a rien à voir avec eux. On plongera ensemble à la recherche du sens et de la musique des mots. Pendant une heure, je me battrai pour que vingt-quatre intelligences soient mobilisées sur des préoccupations qui n’ont rien à voir avec « le réel », avec « l’utile ». Et pourtant, et c’est l’une de mes tâches d’enseignant, je ferai en sorte qu’ils ressortent un peu plus grands, un peu mieux armés pour affronter le réel. Sans jamais qu’ils aient à s’y soumettre.

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