La grande foire de la correction du brevet

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Chers élèves de troisième avec qui j’ai eu la chance de travailler cette année,

Pour commencer, j’espère que les épreuves du brevet se sont bien passées et que votre week-end a été reposant. Je profite pour vous rappeler qu’on en a déjà parlé en classe, « reposant » ne signifie pas forcément augmenter son ranking à Black Ops 3 ou se faire un marathon de « La famille Kardashian » pendant 48 heures non stop.

De mon côté, je suis en train de me préparer une playlist. Attendez, ne partez pas, ça vous concerne. Une playlist, donc, composée des morceaux les plus relaxants possibles. Parce que, voyez-vous, demain, je m’en vais corriger le brevet de français. Et que, entre ça et me prendre quatorze fois d’affilée une enclume en titane sur le pied, mon cœur balance sérieusement.

Vous me répondrez, avec la répartie qui vous caractérise, que c’est le jeu, ainsi que je vous l’ai seriné toute l’année quand vous vous plaigniez d’avoir trop de révisions à la maison. Et vous aurez raison.

Je suis prof de collège, et corriger le brevet fait partie de mes attributions. Je suis même payé pour ça. Combien me direz-vous ? Eh bien c’est là une fort bonne question, et le début de l’immense pomme de discorde que constitue, à mon sens, la correction du brevet.

À ce jour, j’ignore totalement combien je serai rémunéré pour ce travail. Depuis cinq ans que j’exerce cette auguste fonction, j’ai successivement touché :

  • 22,38 euros + le remboursement de mes frais de déplacement au mois de septembre.
  • 13,07 euros en janvier.
  • 27 euros en décembre + le remboursement de mes frais de déplacement.
  • rien du tout.
  • 6,99 euros en mars.

Voilà. Corriger le brevet, c’est un peu la loterie. Et la somme qui m’est remise à chaque fois me laisse entendre que l’on estime assez peu mon boulot de correcteur de ce qui est, quand même, votre tout premier examen. Dussé-je me faire lapider à coups de parpaings, j’en suis à un point où je préférerai que l’on me signale que ce devoir de correction fait partie de mes attributions d’enseignant et qu’il est inclus dans mon salaire. Au moins, j’aurais l’impression de bosser pour légitimer mon statut. Parce que là, corriger une quarantaine de copies (quatre-vingt en fait, car l’étude de texte et la rédaction constituent deux devoirs à part entière) pour la somme de 0,08 euros l’une, ça ne donne pas une vision très reluisante de ce que l’institution pense de votre travail.

Ce souci financier écarté, laissez-moi vous expliquer comment ça se passe, les lapins : il y a trois semaines, j’ai reçu une convocation papier m’indiquant que j’irai corriger à Trifouillis-les-Chocobos, établissement scolaire dans lequel je n’ai jamais mis les pieds, éloigné tant de mon domicile que de mon bahut. L’idée est que je sois certain de ne pas corriger, par inadvertance, vos copies à vous dans un souci d’équité. (les copies étant anonymées et mon talent de reconnaissance des écritures proche du zéro absolu, le risque que vous soyiez privilégiés est assez mineur, mais soit).
Avant, cette expédition avait un côté sympathique : on partait en équipe, on découvrait l’établissement, on s’installait à nos bureaux et…

Wow wow wow… « un côté SYMPATHIQUE ? »

Cthulhu soit loué, le rectorat a mis fin à cette hérésie. Depuis quelques années, les profs d’un même établissement sont dispersés dans tout le département parce que, bon, hein, s’ils se retrouvent ensemble, on sait ce qu’il va se passer : ce sera bavardage, resquillage et compagnie. Je ne soulignerai pas l’infantilisation désarmante qui émane de cette mesure, parce que je sais parfaitement qu’on me sortira une réponse du genre : « Rooooh ça vaaaa… c’est pas une conspiration non plus, vous les profs vous savez que gueuler, allez donc corriger votre trente-sixième copie, allez allez ! »

Par contre, j’aimerais souligner l’inefficacité crasse de ce procédé. La correction de copies est une tâche rébarbative en diable, surtout lorsqu’elle a lieu à l’orée des vacances, durant une journée complète. Se retrouver entre collègues qui – en général – s’entendent bien fournissait une mini-incitation à s’infliger ce pensum. Désormais, de plus en plus de collègues préfèrent – et j’ai du mal à les en blâmer – perdre une journée de salaire en séchant ces fameuses corrections. Ce qui a pour effet d’augmenter le nombre de copies que les présents doivent annoter, présents qui, l’année prochaine, réfléchiront peut-être à deux fois avant de répondre à la convocation. Vous vous rappelez, quand on a vu la définition du cercle vicieux en cours, les chiards ? Eh ben c’est exactement ça.

Histoire de vous mettre en condition, voilà à peu près comment se sont passées toutes les corrections que j’ai vécues depuis mon entrée en carrière.

Parce que je suis grotesque et que j’ai perdu ma convocation, j’arriverai probablement avec une heure d’avance au bahut qui m’a été attribué, après avoir pleuré toutes les larmes de mon corps sur le périphérique parisien (je n’aime pas conduire à Paris).

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Arrivé là-bas, j’errerai timidement jusqu’à ce qu’une bonne âme – souvent un principal épuisé par l’organisation de cette réception pas super glamour – m’indique une salle du bahut aménagée pour l’occasion en chapelle Notre-Dame de la Correction. Je serai l’un des trois représentants du sexe masculin présent, et ne pourrait me départir, le premier quart d’heure, de la tenace impression d’être entré par erreur dans les toilettes des filles. Là, les coordonnateurs, un peu verdâtres,  nous distribuerons les corrigés officiels.

Aaah les coordonnateurs.

Il s’agit de profs innocents, qui n’ont rien demandé, et à qui les décisionnaires du rectorat ont gentiment demandé de superviser les corrections du brevet. Ce qui veut dire qu’en plus de leurs copies – parce que oui, ils corrigent aussi, faut pas déconner – on leur demande de faire passer les instructions.

Et comme toute situation à la con (pardon A., ne t’évanouis pas), ce moment fera ressortir le pire chez nous. Les corrections commencent en général vers 9h, mais dans les faits, près de 30 minutes s’écoulent en récriminations du genre « Quoooooi ? On accepte « proposition subordonnée à la question 7.b ? Moi vivant(e), jamais ça n’arrivera ! »
Une mini révolution éclate systématiquement dans ces moments là, révolution dont le volume sonore n’a d’égal que la futilité, pour la simple et bonne raison que les coordonnateurs présents n’y peuvent rien, que le corrigé est national, et que le ministère se tamponne l’oreille de nos réserves avec une babouche. Les seuls qui trembleront dans leurs chaussures d’été seront les correcteurs, à qui ce genre d’interventions fera perdre encore un peu de temps.

D’un autre côté, je peux comprendre l’envie de gueuler qui s’empare de certains collègues : en effet la plupart des corrigés finit par être modifié en cours de corrections.

Illustration : Il est 11h20, ça fait une heure et demie qu’on transpire sur les copies. La tête gênée de Pétronille, coordo, passe par la fenêtre.

 

PÉTRONILLE (tremblant comme une parkinsionienne) : Coucou les amis, ça farte ?

FRIGOLON (avec un soupir exaspéré) : Vas-y, balance-la nous ta nouvelle.

PÉTRONILLE (transpirant) : En fait pour la question 2, celle où il fallait relever un procédé de style… on accepte aussi la métaphore, la comparaison, la litote et un kilo de fromage frais.

 

À ce stade de la conversation, deux réactions possibles : Frigolon et ses comparses ravaleront quelques insultes à base de vache unijambiste faisant subir les derniers outrages à nos supérieurs et récupéreront les copies déjà corrigées pour modifier le barème ; ou Pétronille finira crucifiée au tableau pendant qu’une horde de profs en colère foutra le feu au bahut. (Ça n’est encore jamais arrivé, mais je sens 2016 comme un bon cru).

Oh, et bien sûr histoire de conclure sur le meilleur : tout comme les candidats aux examens, il est interdit aux correcteurs de sortir avant qu’un certain délai soit écoulé, des fois que nous ayions bâclé notre boulot. Certains principaux poussent le vice jusqu’à ne distribuer que la moitié des copies le matin et l’autre l’après-midi, histoire de vérifier que nous bossons correctement. À 33 balais, je commence à trouver la pilule dure à avaler.

Alors certes je me plains. Pour ce qui ne sera qu’une journée à la noix (voir deux, si trop de copies non corrigées s’accumulent). Mais surtout je m’interroge. Quelle peut être la qualité des corrections effectuées par des profs sous pression, exaspérés et soumis à des injonctions parfois absurdes ? (il arrive qu’un corrigé se contredise lui-même) ?

Vous, les élèves, avez été invités à donner le meilleur de vous-même pour ces épreuves et j’affirme sans rougir que tous les établissements dans lesquels j’ai enseigné on fait de leur mieux pour vous fournir les meilleurs conditions d’examens possibles. Il me semblerait décent à votre égard et au notre que les corrections soient organisées de la même façon. En convoquant tous les profs de discipline. En répartissant de façon rationnelle les lieux de correction. En bossant sur le corrigé de façon plus poussée, quitte à reporter le moment des corrections (rédiger un corrigé national en trois jours, c’est pas évident…)

L’année prochaine, le brevet des collèges change pour inclure toutes les matières. Afin d’éviter l’accident industriel, il serait bon que nos dirigeants repensent également les corrections, et le statut des correcteurs.

Désolé les mômes, je me suis perdu dans mon monologue. Hmm ? Oui I. ? Qu’est-ce qu’il y a sur ma playlist ? Eh bien, A winged victory for the sullen, pour commencer. Pas mal, pour se détendre…

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9 réflexions sur “La grande foire de la correction du brevet

    1. H. Delacroix

      Je m’aperçois à la lecture de votre commentaire que j’ai pu inquiéter certaines personnes. Ne vous en faites pas, nous ne sommes pas encore au bord du gouffre dans l’Éducation Nationale, le mot désespérant est peut-être un peu fort.
      Merci, en tout cas, de tout cœur pour votre inquiétude et votre gentillesse. Très cordialement. 🙂

  1. L’année dernière, après environ une heure de correction, quelqu’un est passé nous dire qu’il n’y avait pas de cantine, qu’il n’y avait qu’une seule boulangerie à des kilomètres à la ronde et qu’elle ne pourrait sûrement pas fournir tous les correcteurs présents… La plupart d’entre nous a donc fait une journée continue sans manger, autant dire que pour les dernières copies, je n’avais pas tous mes neurones.
    Je ne suis pas de correction cette année, mais le collège est centre d’examen, je viens d’aller acheter du chocolat pour mes collègues (un bon moyen de s’assurer leur reconnaissance éternelle) et je vais aller les soulager de quelques copies, car je pense que si on était tous convoqué, le boulot serait mieux fait car cela ne ressemblerait pas à du travail à la chaîne.
    [Ma playlist inclura sûrement un petit « Fuck Them All » car cela me détend tellement de chanter ça dans ma tête quand l’institution me fait ch***.]

  2. Bon courage, vraiment. Je compatis totalement, demain pour ma part je corrigerai le bac pro, la dernière fois que j’étais dans cet établissement nous avions corrigé dans l’atelier sous les taules ondulés (un jour où il faisait 30°), bref j’ai eu 2 jours de sauna offert par l’EN. Pour le brevet chez nous c’est un grand classique d’avoir la moitié des copies le matin et le reste l’aprem. Très chouette le choix musical, je ne connaissais pas….

  3. Medissa

    Je viens d’enquiller 4 jours de correction du bac pro aux 4 coins de l’Essonne, ma résidence administrative, alors que j’ai fait le choix de ne pas y habiter. D’ordinaire je vais au lycée en TGV tous les jours. Pour les corrections, j’ai été éparpillée façon puzzle comme dit l’immense Audiard, ce qui m’a contrainte à prendre ma voiture (l’Essonne peut être reculée parfois). 800 kilomètres au compteur en 4 jours, qui ne seront évidemment pas pris en charge par l’EN. Ben oui, je n’ai qu’à habiter la région parisienne, c’est de ma faute. Il n’empêche sur ces 4 jours, j’en ai fait 2 en « renfort » faute de combattants qui probablement habitaient à proximité des centres de correction (en tous les cas certainement plus près que moi). Et donc, à cause de ces collègues fort peu altruistes, cette semaine m’a coûté 60 Euros de gazoil, 50 Euros de péage, 150 Euros d’hôtel. Plus mon abonnement TGV mensuel à 500 Euros. Tout calcul fait, j’ai bossé dans les conditions que vous décrivez pour 900 Euros ce mois-ci.
    Le prochain qui dit que les profs sont des feignasses, je lui crève les yeux.

  4. paul

    Je découvre votre blog formidable. A part les quelques fautes, notamment conditionnel pour du futur ou inversement (ai ; ais), c’est formidable, merci beaucoup de nous faire prendre davantage conscience de la réalité de votre métier !

  5. HERVÉ RICHOU

    Un régal à lire, d’accord avec tout. Petite précision: la copie est rémunérée 75 centimes d’euros On approche donc les trois euros de l’heure de quoi vraiment s’offrir des vacances de luxe.
    professeur de lettres ayant fêté cette année ma quarantième année d’ancienneté, je suis toujours admiratif de mes collègues féminines qui passent la journée à boire leur bouteille d’eau minérale sans manger et surtout sans jamais aller pisser. Strange !
    Pour moi cette journée est vraiment la pire de l’année.
    Hervé

  6. vallet

    Je découvre et j’adore!
    C’est exactement ça : ce qui se passe dans notre tête, dans les faits (le jour J), et aussi dans l’esprit de ceux qui pondent les directives… et les corrigés? Ha ha!!!!
    C’est bien la première fois que le DNB me fait rire : rien que pour ça, merci!
    Je repasserai!

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