Les textes détestés

Rousseau_-_Les_Confessions,_Launette,_1889,_tome_2,_figure_page_0007.png

 

Nous sommes le 20 août et je suis en train de lire Les confessions de Rousseau. Avant que vous ne dépêchiez chez moi une ambulance pleine de beaux infirmiers et de camisoles de force très seyantes, laissez-moi vous expliquer pourquoi :

  • D’abord, ça rompt avec la cure de science-fiction que j’ai faite cet été. D’ailleurs, je vous déconseille Ender’s Game (La stratégie Ender), j’ai rarement été aussi agacé par un bouquin. Par contre, The neuromancer (Le neuromancien), c’est très chouette.
  • Ensuite, je cherchais à rendre justice à une erreur faite par l’un des mes enseignants, qui m’a amené à pas mal réfléchir sur un point du métier de prof de français.

Voici le tableau : nous sommes en 1999, l’année de mon bac de français (le premier qui me regarde avec pitié, je lui balance mon déambulateur à la tronche). L’autobiographie de Rousseau est au programme, nous l’étudions avec Mme H. J’adore Mme H : à mon amour de la littérature, elle parvient à adjoindre une rigueur et une précision auxquelles j’étais jusque là terriblement réfracteur. Je mets un point d’honneur à rendre la moindre de ses préparations de texte, y compris les facultatives, j’ai tout le temps la main levée, bref, je suis Hermione Granger.

Arrivent Les confessions. Et même si la leçon de Mme H. est comme toujours brillante, elle est percluse de piques à l’endroit de l’auteur, qu’elle n’apprécie visiblement pas, tant dans le style que dans le propos. Notre axe d’étude principal vise implicitement à démontrer à quel point Jean-Jacques est un gros relou frustré. À cet âge-là, encore, on a tendance à être suiviste (ou à être le rebelle libre-penseur dont tout le monde est amoureux, mais j’étais à peu prêt autant taillé pour le rôle que Christian Clavier pour jouer dans du Godard). Je continue à rendre mes préparations, en ricanant à chaque fois que j’insère une pique à l’endroit de celui qui a le culot d’écrire un traité d’éducation alors qu’il a abandonné ses enfants. Mme H. en lit parfois des extraits et je rougis de fierté.

Cette détestation pour le père Rousseau devient une sorte de seconde peau, un filtre qui colore mes conversations sans que j’y pense. D’autant plus qu’on est toujours d’accord avec moi. Ah oui, Rousseau, cette enflure. Jusqu’au jour où, au détour d’une conversation, T. me dit en ouvrant les yeux un peu grand : « Mais tu sais, c’est dommage. C’est bien, Rousseau. »

C’est bien Rousseau. La phrase me semble aussi incongrue que si on m’avait dit, tu sais, c’est dommage. C’est faux, la gravité.

Du coup je tente. Je me replonge dedans. Et il suffit de quelques lignes pour que je me rends compte à quel point je suis resté figé dans une conception adolescente de cet auteur et de sa littérature, bourrée de défauts et de qualités. De moments d’éblouissement et d’agacement. Une grande et belle oeuvre, dont les racines nourrissent tant de passages de la littérature qui, jusqu’alors, me paraissaient obscurs.

Étendu sur le lit d’une auberge de jeunesse, je me repasse en accéléré ma scolarité. Ces profs, puis moi, qui expliquaient en rigolant que, bon, ça il faut le lire, l’étudier, mais c’est nul. Et bien sûr, bien sûr, on les croit.

On en revient toujours à cet élève qui, dans le mot qu’il m’avait écrit à la fin de l’année, m’expliquait comment une phrase que j’avais prononcé avait totalement changé sa conception du travail. Phrase dont, encore aujourd’hui, je n’ai plus le moindre souvenir.

Un autre des dilemmes de l’enseignant, en particulier de français, matière dans laquelle la subjectivité joue une part essentielle dans la transmission : parvenir à habiter ces mots sur lesquels nous nous penchons avec les mômes, sans que notre opinion, quelle qu’elle soit, ne vienne colorer les pages de façon indélébile. Toujours finir par s’effacer devant la littérature.

(En post-scriptum, je tiens à dire que j’ai retenté l’expérience avec « Connaissance de l’est » de Claudel, que mon prof de prépa avait descendu deux mois durant : ben il avait raison, c’est vraiment tout pourri.)