Lettre à un jeune collègue

Lettre

Ce soir, je parle avec Léo. Même si on se connaît à peine – nous échangeons de temps à autres sur facebook – j’adore Léo. Il s’exprime extrêmement bien, compose des trucs improbables et géniaux, a quelque chose d’éminemment cool et détaché dans son tempérament et cependant, parle avec passion d’absolument tout. (en même temps, tous les Léo que je connais sont exceptionnels, mon idéal masculin s’appelle Léo (ceci était la parenthèse inutile et gênante de l’article)).

Du coup, plutôt que de lui répondre vite fait un message tout mal foutu sur facebook à Léo… Je lui réponds vite fait un message tout mal foutu sur mon blog.

« Cher Léo,

Tu m’as dit ce soir que tu ne te sens pas assez mûr pour enseigner. Que tu doutes. Que tu as peur de ne pas passer pour un « vrai adulte », doté d’une « autorité naturelle ». Je ne sais pas vraiment que faire de ces informations. Depuis que je suis entré dans ce métier, j’ai acquis une méfiance sans bornes pour les certitudes. Alors encore une fois, je vais parler de moi. Et de ce que j’ai eu l’occasion de constater depuis les neuf années que je roule ma bosse dans ce métier.

Si tu rejoins le rang des profs, tu vas rejoindre la grande quête. Rien d’héroïque, crois-moi : c’est une quête millénaire, mais qui se fait à genoux dans la terre, à gratouiller un peu tous les jours. Une quête consistant à répondre à cette grande question : « Qu’est-ce qu’enseigner ? »

Parce que oui, Léo, c’est sans doute là que se trouve l’alpha et l’omega de ce boulot : personne ne sait exactement ce que nous sommes censés faire. Écoute ! Elles sont des dizaines, ces voix, à nous intimer d’apprendre aux élèves, d’une façon ou d’une autre : lire-écrire-compter, le socle commun, la formation de citoyens. Parfois, les documents qui encadrent nos missions se contredisent les uns les autres.

Ton but premier sera sans doute de réussir à te forger ta conception de l’enseignement, ton rapport aux élèves. Que leur dois-je, que puis-je attendre d’eux ? Sachant que ces questions seront remises sur le tapis chaque année, à chaque nouvelle classe.

Et c’est pour ça que j’aime tellement ce boulot. Pour cette tâche infiniment complexe, toujours à redéfinir, entre les consignes institutionnelles, la réalité du terrain et ta personnalité.

Tu as raison, tu sais : le début de cette aventure passe par l’autorité. Je ne vois pas de honte à l’admettre. L’autorité au sens de la capacité à exister parmi un groupe de mômes, à te bâtir ta figure d’enseignant, figure aussi polymorphe qu’il y a de profs et de pédagogiques : capitaine, dictateur, tuteur, collaborateur… et je passe plein d’autres mots en « -eur ». Mais, je l’ai déjà dit, je ne crois absolument pas à l’autorité naturelle, cette espèce de jansénisme absurde qui voudrait que lorsqu’un adulte ouvre la bouche, tous se taisent pour boire ses paroles, tandis qu’un autre peut hurler, cela n’empêchera pas Marwan de danser le zouk sur son bureau.

L’autorité s’apprend, se transmet, se ressent. L’autorité est l’ensemble des outils que tu mets en place pour exister, en conjonction avec ta personnalité. Certains y arrivent plus vite que d’autres. Mais elle est forcément le fruit d’une réflexion. Et je connais des crevettes de 23 ans infiniment plus respectées par les pires chiards que des armoires à glace avec quinze ans de métier derrière eux. Si tu acceptes cela, tu y parviendras. À l’aide de tes collègues, de littérature théorique, par l’expérience.

Maintenant, Léo, sache que je serais immensément heureux que tu rejoignes cette profession que l’on dit de plus en plus désertée, et mal considérée.

Parce que, tout d’abord, tu ne t’ennuieras que si tu le souhaites. Le boulot d’un enseignant débute et s’arrête quand il le souhaite. C’est paradoxalement le point le mieux et le plus mal compris de notre profession.

Il est facile et tentant de vilipender les profs et leurs dix huit heures de cours. De la même façon, il est tout aussi facile pour nous de brandir le bouclier de la correction de copies et de préparation des cours. À la vérité, notre métier est unique car notre éthique est seule guide. Estimes-tu devoir travailler tel ou tel cours, sera-t-il plus efficace d’improviser celui-ci ? Tu es l’unique juge, même si tes collègues te seront souvent, je l’espère, un soutien précieux.

Quel est le prix de cette liberté ? Disons-le une fois pour toute. Avec 9 ans d’ancienneté et enseignant dans un établissement « difficile », mon salaire oscille entre 2000 euros net (sans aucune prime ou heure supplémentaire) et 2300 (si je suis prof principal et que j’enseigne trois ou quatre heures de plus par semaine en remplaçant un collègue absent par ci par là). Voilà.

D’autre part, Léo, tu disais ta crainte de « planter » des élèves. De faire des erreurs de débutant en leur enseignant et donc de bousiller leur année. Laisse-moi te dire que, une fois encore, cela n’arrivera que si tu le souhaites.

Tu es débutant, cela est entendu. Peut-être, sans doute, commettras-tu des erreurs, avec des explications trop rapides ou confuses. Des activités pas toujours bien choisies, des évaluations déséquilibrées.

Cela importe peu.

Et surtout cela peut arriver à n’importe qui, quelle que soit son ancienneté dans le boulot. Malgré tout le mal que l’on peut en dire, les programmes officiels nous fournissent un cadre précis, tous comme les manuels scolaires et, une fois encore, nos collègues. Là aussi, c’est ton éthique professionnelle qui déterminera si, oui ou non, tu baisses les bras par rapport à tes difficultés où si tu rebondis. Certaines de tes plus belles réussites professionnelles arriveront lors de tes premières années. J’en veux pour preuve cette heure magique passée avec C. l’autre jour, ma collègue néo-tit, qui a fait lire ses 6èmes de façon remarquable.

Des collègues, j’en parle abondamment. Et avec raison. Être prof est une expérience humaine intense. Tu te confronteras quotidiennement à des centaines d’êtres en train de grandir, de découvrir mille choses à la journée, de vivre mille vies, parfois bien trop complexes pour leur âge. Tu devras choisir ce que tu es pour eux. Les pousser dans leurs retranchements ou les réconforter. Cela a un prix. Une demande en énergie immense et constante.

Mais si tu as la chance de trouver des adultes qui sont prêts à t’épauler, que ce soit en te faisant rire à la machine à café ou en préparant leurs cours avec toi, en te faisant visiter cette région dans laquelle tu viens d’être affectée ou en venant observer l’une de tes classes, alors tu découvriras une toute autre dimension de ce métier : tu sauras que nous sommes tous lancés dans cette aventure en même temps, chacun à notre façon, chacun avec nos moyens.

Nous cherchons la réponse à la question primordiale : « Qu’est-ce qu’enseigner ? » et je ne pense pas qu’il en existe de plus exaltante. Car en cherchant cette réponse, nous changeons des mentalités, nous nous plantons totalement, nous créons de la reconnaissance ou de l’inimitié. Mais tous les jours nous recommençons. Nous pouvons tout essayer, tout tenter. Ne laisse personne te convaincre du contraire. Tu seras un alchimiste, et pour peu que tu gardes ta capacité à t’émerveiller, ta crainte d’échouer et ton envie de faire, alors tu auras choisis le boulot qu’il faut.

Le travail d’enseignant exige autant de rigueur que d’enthousiasme, de connaissances que de capacités d’improvisation. C’est une tâche de chercheur et d’artisan. C’est peut-être le métier le plus libre et le plus contraint du monde. Nous nous tenons perpétuellement aux extrêmes. Et même si le résultat ne nous apparaîtra jamais immédiatement, nous manipulons d’infimes leviers capables d’infléchir un peu, un tout petit peu, l’avenir de ceux qui, à leur tour, infléchirons la marche du monde.

Bon courage pour ton stage Léo. Je serais heureux de te voir rejoindre cette aventure. Pour voir ce que tu apporteras de tes connaissances, de tes envies et de ta dinguerie dans notre grande quête.

À plus ! »

Les princesses de l’Éducation Prioritaire

Il y a sur Internet deux régions que j’évite comme la peste :

  • Les sites qui parlent de la campagne présidentielle française (j’ai l’impression d’errer sur une longue bande-annonce de Joséphine Ange Gardien meets Antichrist)
  • Les articles traitant d’Éducation Nationale, dont je ressors à chaque fois rouge de colère, vert de rage ou gris de dépression, voir parfois un surprenant mélange des trois.

Cependant, mon papa m’ayant transmis hier un article plutôt détaillé et qui concerne pour beaucoup l’éducation prioritaire, je me suis senti obligé de le parcourir (quelqu’un m’ayant appris qu’on peut manger des croque-monsieur au petit déjeuner ne pouvant pas être de mauvais conseil) et en suis ressorti quelque peu perplexe. Sur le fond, ledit article a le mérite de poser de bonnes questions. Mais le constat est parfois déprimant ou emprunte des raccourcis que même le Petit Chaperon Rouge hésiterait à prendre.

L’explication de texte étant un exercice périlleux, je m’adjoints donc une fois de plus les services des plus hautes autorités en matière de problèmes d’Éducation : Zelda, souveraine d’Hyrule et la Princesse Peach.

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Qui pour l’occasion, seront rejointes par Lucina, qui montre que c’est pas parce que t’es une princesse que tu peux pas avoir des complexes sur la taille.

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En substance que nous explique ce papier ? Que le programme PISA, chargé d’évaluer le niveau des élèves à l’échelle internationale, constate de graves inégalités entre les milieux sociaux en France, au niveau de l’Éducation. Alors je ne suis pas dans le milieu du foot, je ne vais donc pas accuser l’arbitre quand la partie nous est défavorable. Toutefois, je me suis promis de me plonger un jour dans le fonctionnement de ce test : évaluer l’ensemble des systèmes éducatifs sur les mêmes critères me semble un brin étonnant. Mais passons. Suite à cette étude, un conseil national s’est réuni pour se pencher sur le problème. Et il pointe du doigts pas mal de dysfonctionnements, en particulier dans les dispositifs ZEP.

Les ZEP, ou Zones d’Éducation Prioritaire, sont des lieux dans lesquels, pour tout un tas de raisons, on a décrété qu’il fallait mettre le paquet sur l’enseignement et divers moyens ont été mis en place. Entre autres, l’allègement des effectifs, plus de moyens financiers et autres joyeusetés. Sauf qu’il faut se rendre à l’évidence : ça ne marche pas. Les élèves issus de ZEP continuent à galérer leur race.

Alors c’est bien gentil de le dire.

Ça fait des années qu’on le dit.

Ouh là là, qu’est-ce qu’on le dit.

Roh et puis mince. Vous savez quoi ? Que l’explication de texte que je vous préparais aille joyeusement se faire empapaouter. Ça fait des années que l’on dit que les ZEP vont mal. Tout le monde s’indigne, se bat les flancs, et personne ne fait rien. Du coup je décrète que j’en ai ras la marmite à fondue, que les Princesses font un coup d’État, qu’elles sont désormais à la tête de l’Éducation Nationale et que, devant leur premier petit déj, elles vont s’attaquer à ce problème.

 

I. Un problème d’étiquette

Le problème principal des ZEP est, à mon sens, le plus paradoxal. Il s’agit justement de l’appellation. Comme le rappelle l’article du Monde, dès qu’un établissement entre dans le système ZEP, il est immédiatement connoté, au mieux avec condescendance (combien de fois n’ai-je pas eu le droit à des commentaires du style « Ah mais tu enseignes en ZEP ? T’as du courage. ») au pire avec tous les clichés nauséabonds dont se repaît une certaine presse.

Et je sais que j’aurais beaucoup de mal à en convaincre quiconque ne travaille pas dans ces bahuts ou dans l’Éducation Nationale, mais ça joue. Ça joue énormément. Les lycées qui accueillent les élèves d’Ylisse, où je travaille, ont tendance à immédiatement identifier les « élèves ZEP ». Pas forcément par leur comportement ou leurs aptitudes, mais la plupart du temps par leur manque flagrant d’autonomie. On ne cesse d’expliquer à nos élèves – par médias ou représentants de l’Éducation interposés – qu’ils sont privilégiés, qu’ils sont peu par classe, que l’on s’occupe bien d’eux. On fait rentrer sous le crâne des enseignants que nous sommes dans un bahut pas comme les autres (à chanter avec la voix de Fabienne Thibeault).

Et vous savez quoi ? Ça finit par marcher. Le moindre de nos enseignements est emprunt de cette espèce de commisération sourde, et il faut avoir une sacrée force mentale pour ne pas absorber le sous-texte que, oui, finalement, on est un peu des profs teubés dans un bahut teubés pour élèves teubés.

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Comment régler ce souci ? Eh bien en faisant disparaître la spécification ZEP. Oui, c’est totalement zinzin mais au point où nous en sommes, il me semblerait infiniment plus pertinent que chaque collège soit étudié en fonction de sa localité géographique du milieu social des élèves qui le fréquentent, individuellement. Et que l’on fixe des objectifs personnalisés, réévalués chaque année, par un conseil comprenant non seulement des profs, la direction du bahut, mais aussi des inspecteurs et des envoyés du recteur. Oui ce serait infiniment long mais beaucoup plus profitable. Et surtout, fixer des objectifs ambitieux, ambition souvent sacrifiée au profit du réalisme.

J’en veux pour preuve mes premières années en région parisienne, au Collège Crimea. Un collège absolument pas classé, dans lequel le public était confronté aux mêmes soucis qu’à Ylisse. Les classes étaient plus nombreuses, les moyens plus réduits. Mais ça fonctionnait. Parce que toute l’équipe avait pris les problèmes spécifiques du bahut à bras le corps. Et que même si c’était horriblement difficile, et épuisant, on a amené pas mal d’élèves le plus loin possible.

Ça demandait une énergie démentielle. Mais cette énergie, on l’avait parce qu’on…

 

II. Fiche la paix aux enseignants

Être prof (et élève) en ZEP, c’est être sollicité. Très sollicité. Trop sollicité. À un point absolument grotesque. Je vous donne un exemple. C. C. est une collège choudoudou qui vient juste d’arrive dans le métier, et qui en veut. Sa volonté pourrait alimenter l’ensemble des foyers français en énergie jusqu’en 2089. Elle veut apprendre, améliorer ses cours, et bosser avec ses collègues.

Le souci, c’est que C. est inscrite à trois formations obligatoires par semaine. Gestion du stress, échange de pratiques, et méditation. C. doit en plus se rendre, comme tout un chacun aux heures de concertation obligatoires qui ont lieu le jeudi matin. Bilan : entre ça, son boulot de prof, et les projets à l’échelle du bahut dans lequel tout le monde doit s’impliquer, C. n’a le temps de s’investir dans rien correctement.

Sommet du délire : l’autre jour, pendant ces fameuses heures de concertation du jeudi matin, nous nous isolons avec C. pour bosser sur la préparation de cours dont elle n’est pas satisfaite. Nous commençons à chercher des pistes quand débarque Cheffe Adjointe, furibarde : « Les concertations sont faites pour parler de problèmes ZEP exclusivement, et la préparation des cours n’est pas un problème ZEP ! Allez donc vous concerter sur le travail en autonomie des élèves ! »

Du coup, ben C. devra se débrouiller toute seule pour son cours ou alors on préparera ça sur un coin de table en déjeunant.

Je ne dis pas que former les enseignants est superflu, bien au contraire. Il y aurait nombre de choses à redire sur l’arrivée dans le métier. Mais les sollicitations dont nous sommes pressés de toutes parts finissent par avoir un effet contre-productif : nous dispersons nos efforts, nous nous épuisons et les élèves finissent par en pâtir, ne serait-ce que par le heures de cours que nous n’assurons pas pendant lesdites formations.

Qui plus est, arriver en ZEP est rarement un choix. Nombre de profs qui y sont nommés le sont parce qu’il s’agit de nouveaux arrivants, souvent éloignés de leur environnement, de leur conjoint et tout simplement de la vie qu’ils ont connu jusque là, et qui n’ont qu’une hâte : regagner leurs pénates. Chose qui n’arrivera qu’après assez d’années d’ancienneté, et donc d’expérience.

En plus de ça, ils commencent avec des élèves de niveau 75, qui pardonnent difficilement les erreurs que n’importe quel prof, à plus forte raison débutant, commettra. C’est comme si, dans Super Mario, vous commenciez directement par le boss final et que vous progressiez jusqu’au premier niveau. (le premier niveau étant les élèves de la campagne bordelaise, qui vous montrent les livres qu’ils aiment lire et pleurent quand ils ont oublié leur stylo vert dans mon imaginaire.)

Alors comment faire ? Là encore, même si ça peut paraître inconcevable, essayer de considérer que les profs ne sont pas des glandeurs qui ne cherchent qu’à en foutre le moins possible pour être en week end le vendredi matin me semble essentiel. Laisser le temps aux enseignants de se réunir entre eux sans forcément leur demander des comptes, les laisser décider d’utiliser, ou pas, les outils que l’on met à leur disposition et surtout, surtout, encourager les temps d’échange. Je n’en n’ai jamais autant appris sur mon boulot que lorsque je suis allé observer mes collègues, ou que j’ai pu concevoir mes cours avec eux.

Qui plus est, il serait temps de rendre les postes en ZEP enfin un minimum incitatifs, afin que l’on ne se retrouve pas avec des équipes d’enseignants qui n’ont pas envie d’être là. Que ce soit par la construction de vrais projets d’établissement et pas juste « réduire l’absentéisme scolaire », une vraie valorisation des salaires (parce que oui, ça compte) et surtout l’assurance que l’on pourra quitter le bahut quand on le souhaite pour une destination que l’on veut vraiment. Ça peut sembler beaucoup. Mais encore une fois, la situation des ZEP est telle que la demie-mesure n’est désormais plus acceptable.

 

III. Le contexte social

Le plus gros problème des ZEP est qu’elles sont souvent implantées dans des milieux défavorisés, d’une manière ou d’une autre : problèmes économiques, milieux en désertification, criminalité… Ce problème-là ne se résoudra pas par l’Éducation seule. Les ZEP grattent, ennuient, parce qu’elles renvoient nos gouvernants – et nous-mêmes – à leurs responsabilités : il est des endroits sur lesquels l’État n’est pas assez présent, ou tout simplement, dans lesquels les solutions qu’il propose ne sont pas les bonnes.

On peut tenter de changer la société par l’éducation, mais l’éducation est aussi changée par la société. Un môme qui, en rentrant le soir, doit s’occuper de la maison parce que ses parents bossent de nuit ne pourra jamais s’en sortir sans une volonté surhumaine.

Une gamine dont la maman est en Tunisie huit mois par ans sans que personne ne s’en préoccupe aura un brin du mal à comprendre comment l’étude de l’empire carolingien la concerne.

Voir les ZEP et l’Éducation Nationale comme un problème hors sol est aussi grotesque que de casser son miroir parce que notre reflet nous déplaît.

Il faut cesser d’un côté comme de l’autre, de hausser les épaules en signe d’impuissance : « de toutes façons il n’y a rien à faire, vu l’état de la société… » « Tu as vu comment fonctionne l’Éducation Nationale, de nos jours ? »

Coordonner, lier tous les acteurs qui agissent dans la vie des mômes – parents, école, structures culturelles, sociales, réseaux sociaux, mais aussi, évidemment, monde du travail dans son ensemble – est essentiel. Nous pouvons, dans le milieu de l’Éducation, nous remettre en question, et je pense que les idées que j’ai évoquées ne sont pas si délirantes, même si elles ne restent bien sûr que le défouloir d’un enseignant quelconque sur son blog.

Cependant, elles n’auraient d’assises, d’accroche, qu’à condition qu’on les intègre dans un tout. Et ce n’est pas impossible. Ces dernières années, j’ai découvert de plus en plus d’acteurs prêts à s’investir dans l’éducation des mômes. Réussir à étudier leurs propositions, à les hiérarchiser et les mettre en application me semble essentiel.

Mais surtout, surtout, se dire que nous sommes absolument tous responsables. Le temps de la fuite est passé. Si on veut réussir à donner aux chiards les mêmes chances partout, c’est toute la société, toutes les instances gouvernementales qui doivent s’y mettre.

On est parti ?

En tout cas, si ça vous dit, je compte bien tenter de faire ma part : je me rends compte que j’ai à peine commencé à touiller la marmite des idées possibles et applicables… Les Princesses de l’Éducation Prioritaire auront encore pas mal de meetings !

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Des femmes et des hommes

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T. m’a contacté via facebook il y a quelques jours. « Je voulais attendre d’avoir gagné en maturité » a-t-il écrit. Il aimerait que nous prenions un café ensemble, un de ces jours.

T. est l’un de mes anciens élèves, du Collège Crimea, que j’ai quitté avec des sanglots dans la gorge et des étoiles dans les yeux. T. était un de ces élèves choupis d’amour, curieux et en demande de toujours plus. Une écriture atroce, des intuitions géniales. Une année de bonheur. T., un des trois élèves qui a compté, énormément, avec S. et A.

Je retrouve un bachelier à l’orée de ses études supérieures. T. s’est étoffé, a grandi, de la barbe lui grimpe sur les joues. Je constate objectivement ces modifications physiques. Rien à faire. Mon esprit me hurle qu’il n’a absolument pas changé et bâillonne ma raison quelque part dans un coin. Nous nous asseyons dans un café. Et nous commençons à parler. Ou plutôt, T. parle. Beaucoup. Ça ne me dérange pas, je me mets en état d’écoute. Parce que ses mots y invitent, et que ça me semble évident. Il y a des choses qui pesaient lourd sur sa poitrine, on ne s’est pas revu depuis quatre ans et pourtant il déroule. Son vécu de

Son vécu de.

Son vécu de quoi en fait ?

Qui est T. ?

Des élèves devenus adultes, je n’en n’ai jamais rencontré, je m’en rends compte avec un léger vertige. J’ai recroisé des lycéens, échangé sur des réseaux sociaux avec des étudiants en fac. Mais ce face-à-face, avec un ancien élève, jamais.

Mais c’est ça le truc. T. n’est plus un ancien élève, plus vraiment. C’est un jeune homme, qui me parle de sa vie de jeune homme. Qui parle à son ancien prof. Ça je le suis resté. J’écoute et, vers la fin, je prononce quelques paroles. Fermes, déterminées. « Ça me fait du bien de vous entendre dire ça. »

Elle est là, cette extraordinaire dychotomie. T. n’est plus mon élève, je suis toujours son prof. Je ne m’étais pas rendu compte qu’en acceptant cette fonction, j’accepterais aussi la mythologie qui va avec. Je me souviens de M., ma prof de français de 4ème, que j’ai retrouvée, il y a deux ans. Nous avons discuté dans son salon. Nous sommes deux adultes, moi la calvitie, elle les cheveux blancs, mais il n’y a pas. Elle est toujours mon enseignante.

T. sourit, il a l’air heureux. Je plisse les yeux, j’ignore si cette entrevue lui a fait du bien. On dirait. Il court vers son bus pour ne pas le rater, je me dirige vers le RER pour l’attendre. Tandis qu’à mes lèvres une seule phrase qui bat doucement en aile papillons : « Dans deux, cinq, dix ans, ils seront, ils seront, ils seront, des femmes et des hommes. »

Le latin, sous l’ère de la réforme

les Sabines arrtant le combat entre romains et les sabins. 1799. Musée du Louvre

 

Les défenseurs de la réforme du collège n’ont eu de cesse de le proclamer : le latin sortirait magnifié de la refonte des programmes. Jusqu’alors proposé à un petit contingent d’élèves aristocrates, il serait ouvert à l’ensemble des élèves de cinquième, qui découvrirait ainsi la richesse des langues antiques.

Plutôt que de me perdre en textes de lois et en polémiques inutiles, j’aimerais dresser un état des lieux du latin dans mon collège.

Et pour ceux qui ne me connaîtraient pas encore, je me présente : Monsieur Samovar, enseignant dans un collège de REP +, détenteur d’un CAPES de lettres modernes. Du latin, j’en ai fait jusqu’en troisième, et du grec, un peu en fac.

Quand je suis arrivé dans mon collège actuel, le poste d’enseignant de lettres classiques n’existait déjà plus et c’était une collègue de lettres modernes absolument géniale qui avait pris sur elle d’enseigner cette matière. À son départ, elle m’a demandé si je voulais bien reprendre l’option. Le défi intellectuel me plaisait et, surtout, je vis chaque disparition d’un domaine de connaissance comme l’extinction d’une petite bougie dans le noir. Quelque chose de fugace et de très triste. Alors j’ai repris la petite bougie et pendant les vacances de 2014-2015, j’ai ouvert des manuels et des cahiers. J’ai fait des exercices. Je suis allé de classes en classes pour expliquer que, le latin, c’est chouette. Bilan : 28 élèves dans la classe de latin, soit 1/5e des cinquièmes qui avait choisi d’étudier la langue de Catulle et de Ciceron. J’ai tempêté pour garder E. dans mes cours, E. qui était une quiche en grammaire française mais repérait un ablatif absolu les dix doigts dans le nez (ce qui exige des dispositions, convenons-en). E. qui a enfin compris la structure d’une phrase, tandis que O. s’éclatait à rédiger la généalogie de chaque dieu adoré dans l’Empire.

Arrive l’année 2016, année de la réforme. Le latin ne dispose plus désormais d’horaire dédié. Il doit forcément être enseigné à tous les élèves de 5ème, en lien avec une autre matière, sous la forme d’un EPI, un Enseignement Pratique Interdisciplinaire. Cela signifie qu’un collègue doit accepter de créer un projet avec un professeur de latin tout en poursuivant son programme de connaissances propres. Car pas une heure supplémentaire n’est attribuée pour ces projets.

Non. Je ne dois pas trouver un collègue. Mais cinq.

Car mon bahut se compose en effet de cinq cinquièmes. Cette année, je devrai donc trouver cinq collègues pour « enseigner » le latin une heure par semaine pendant… quoi… deux mois par classe ? Qu’aurais-je le temps de transmettre, en deux mois ? Je pourrais en arts plastiques, raconter la fondation de Rome que les élèves pourraient représenter sous forme de fresque. Ce sera géniale, parce que M., la prof d’arts plastiques est géniale.  Mais qu’en est-il du latin en tant que langue ? De sa richesse, de sa descendance foisonnante, des subtils rapports qu’elle entretient avec le français ? Qu’auront retenu les élèves hormis deux trois détails sympatoches ?

Je pourrais, en histoire, étudier Rome en tant que ville, c’est au programme de géographie, la ville. Pas de bol, l’Antiquité, c’est en sixième. Et de la même façon, je pourrais rapidement évoquer les recoins secrets de Rome. Mais pas ses grandes figures et ses fondations d’orgueil et de sang. Pas le temps.

« Vous ne comprenez pas », m’a dit ma Principale l’année dernière « le but de la réforme n’est pas de faire de mini-profs de français mais de plonger les élèves dans un bain culturel. »

Ce que je comprends en revanche, c’est ce mépris sous-jacent pour la « vieille langue à déclinaisons ». À bas le nominatif et l’accusatif, ces notions poussiéreuses et chiantes. À bas ce langage périmé, s’il ne peut s’adapter, c’est qu’il méritait de disparaître. L’ère est aux savoirs vivaces, rapides, prédateurs. Aux compétences utiles. Plus de place pour les vieilles dames que l’âge engourdit.

Si des élèves veulent poursuivre le latin l’année prochaine, ils pourront bénéficier de « vrais » cours, en 4ème et en 3ème. Mais comment convaincre les mômes de poursuivre un enseignement dont ils auront, au mieux, perçu quelques bribes ?

« Vous pourriez proposer un voyage à Rome. » murmure à mi-voix l’inspectrice aux yeux bleus poussière avec qui je travaille désespérément depuis trois quarts d’heures pour bidouiller des projets.

Nous y voilà. Négocier la survie de la matière contre une sortie. Travail contre distraction en sorte. Rarement appât m’a semblé plus triste. La femme semble avoir poursuivit mon raisonnement. Elle a un sourire las.

« On est vraiment en train d’essayer de le sauver, là, le latin, hein ? »

Elle est inspectrice de SVT.

Voilà où en est le latin. Voilà les lambeaux auxquels je m’accroche. Voilà ce que la réforme du collège a fait à une matière complexe, exigeante, peu utile. Qui ne nécessitait qu’un brin d’idéal et de dinguerie pour offrir ses trésors.

Je suis enseignant de lettres modernes, je ne manque pas d’occupations. Aujourd’hui, je ne m’accroche à ces quelques heures de cours que par esprit de contradiction. Et en espérant qu’une intervention providentielle rende au latin et à ses profs un peu de crédit et de confiance.

Après tout, c’est la langue des légendes et des exploits. Espérons.