Des femmes et des hommes

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T. m’a contacté via facebook il y a quelques jours. « Je voulais attendre d’avoir gagné en maturité » a-t-il écrit. Il aimerait que nous prenions un café ensemble, un de ces jours.

T. est l’un de mes anciens élèves, du Collège Crimea, que j’ai quitté avec des sanglots dans la gorge et des étoiles dans les yeux. T. était un de ces élèves choupis d’amour, curieux et en demande de toujours plus. Une écriture atroce, des intuitions géniales. Une année de bonheur. T., un des trois élèves qui a compté, énormément, avec S. et A.

Je retrouve un bachelier à l’orée de ses études supérieures. T. s’est étoffé, a grandi, de la barbe lui grimpe sur les joues. Je constate objectivement ces modifications physiques. Rien à faire. Mon esprit me hurle qu’il n’a absolument pas changé et bâillonne ma raison quelque part dans un coin. Nous nous asseyons dans un café. Et nous commençons à parler. Ou plutôt, T. parle. Beaucoup. Ça ne me dérange pas, je me mets en état d’écoute. Parce que ses mots y invitent, et que ça me semble évident. Il y a des choses qui pesaient lourd sur sa poitrine, on ne s’est pas revu depuis quatre ans et pourtant il déroule. Son vécu de

Son vécu de.

Son vécu de quoi en fait ?

Qui est T. ?

Des élèves devenus adultes, je n’en n’ai jamais rencontré, je m’en rends compte avec un léger vertige. J’ai recroisé des lycéens, échangé sur des réseaux sociaux avec des étudiants en fac. Mais ce face-à-face, avec un ancien élève, jamais.

Mais c’est ça le truc. T. n’est plus un ancien élève, plus vraiment. C’est un jeune homme, qui me parle de sa vie de jeune homme. Qui parle à son ancien prof. Ça je le suis resté. J’écoute et, vers la fin, je prononce quelques paroles. Fermes, déterminées. « Ça me fait du bien de vous entendre dire ça. »

Elle est là, cette extraordinaire dychotomie. T. n’est plus mon élève, je suis toujours son prof. Je ne m’étais pas rendu compte qu’en acceptant cette fonction, j’accepterais aussi la mythologie qui va avec. Je me souviens de M., ma prof de français de 4ème, que j’ai retrouvée, il y a deux ans. Nous avons discuté dans son salon. Nous sommes deux adultes, moi la calvitie, elle les cheveux blancs, mais il n’y a pas. Elle est toujours mon enseignante.

T. sourit, il a l’air heureux. Je plisse les yeux, j’ignore si cette entrevue lui a fait du bien. On dirait. Il court vers son bus pour ne pas le rater, je me dirige vers le RER pour l’attendre. Tandis qu’à mes lèvres une seule phrase qui bat doucement en aile papillons : « Dans deux, cinq, dix ans, ils seront, ils seront, ils seront, des femmes et des hommes. »

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