Les princesses de l’Éducation Prioritaire

Il y a sur Internet deux régions que j’évite comme la peste :

  • Les sites qui parlent de la campagne présidentielle française (j’ai l’impression d’errer sur une longue bande-annonce de Joséphine Ange Gardien meets Antichrist)
  • Les articles traitant d’Éducation Nationale, dont je ressors à chaque fois rouge de colère, vert de rage ou gris de dépression, voir parfois un surprenant mélange des trois.

Cependant, mon papa m’ayant transmis hier un article plutôt détaillé et qui concerne pour beaucoup l’éducation prioritaire, je me suis senti obligé de le parcourir (quelqu’un m’ayant appris qu’on peut manger des croque-monsieur au petit déjeuner ne pouvant pas être de mauvais conseil) et en suis ressorti quelque peu perplexe. Sur le fond, ledit article a le mérite de poser de bonnes questions. Mais le constat est parfois déprimant ou emprunte des raccourcis que même le Petit Chaperon Rouge hésiterait à prendre.

L’explication de texte étant un exercice périlleux, je m’adjoints donc une fois de plus les services des plus hautes autorités en matière de problèmes d’Éducation : Zelda, souveraine d’Hyrule et la Princesse Peach.

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Qui pour l’occasion, seront rejointes par Lucina, qui montre que c’est pas parce que t’es une princesse que tu peux pas avoir des complexes sur la taille.

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En substance que nous explique ce papier ? Que le programme PISA, chargé d’évaluer le niveau des élèves à l’échelle internationale, constate de graves inégalités entre les milieux sociaux en France, au niveau de l’Éducation. Alors je ne suis pas dans le milieu du foot, je ne vais donc pas accuser l’arbitre quand la partie nous est défavorable. Toutefois, je me suis promis de me plonger un jour dans le fonctionnement de ce test : évaluer l’ensemble des systèmes éducatifs sur les mêmes critères me semble un brin étonnant. Mais passons. Suite à cette étude, un conseil national s’est réuni pour se pencher sur le problème. Et il pointe du doigts pas mal de dysfonctionnements, en particulier dans les dispositifs ZEP.

Les ZEP, ou Zones d’Éducation Prioritaire, sont des lieux dans lesquels, pour tout un tas de raisons, on a décrété qu’il fallait mettre le paquet sur l’enseignement et divers moyens ont été mis en place. Entre autres, l’allègement des effectifs, plus de moyens financiers et autres joyeusetés. Sauf qu’il faut se rendre à l’évidence : ça ne marche pas. Les élèves issus de ZEP continuent à galérer leur race.

Alors c’est bien gentil de le dire.

Ça fait des années qu’on le dit.

Ouh là là, qu’est-ce qu’on le dit.

Roh et puis mince. Vous savez quoi ? Que l’explication de texte que je vous préparais aille joyeusement se faire empapaouter. Ça fait des années que l’on dit que les ZEP vont mal. Tout le monde s’indigne, se bat les flancs, et personne ne fait rien. Du coup je décrète que j’en ai ras la marmite à fondue, que les Princesses font un coup d’État, qu’elles sont désormais à la tête de l’Éducation Nationale et que, devant leur premier petit déj, elles vont s’attaquer à ce problème.

 

I. Un problème d’étiquette

Le problème principal des ZEP est, à mon sens, le plus paradoxal. Il s’agit justement de l’appellation. Comme le rappelle l’article du Monde, dès qu’un établissement entre dans le système ZEP, il est immédiatement connoté, au mieux avec condescendance (combien de fois n’ai-je pas eu le droit à des commentaires du style « Ah mais tu enseignes en ZEP ? T’as du courage. ») au pire avec tous les clichés nauséabonds dont se repaît une certaine presse.

Et je sais que j’aurais beaucoup de mal à en convaincre quiconque ne travaille pas dans ces bahuts ou dans l’Éducation Nationale, mais ça joue. Ça joue énormément. Les lycées qui accueillent les élèves d’Ylisse, où je travaille, ont tendance à immédiatement identifier les « élèves ZEP ». Pas forcément par leur comportement ou leurs aptitudes, mais la plupart du temps par leur manque flagrant d’autonomie. On ne cesse d’expliquer à nos élèves – par médias ou représentants de l’Éducation interposés – qu’ils sont privilégiés, qu’ils sont peu par classe, que l’on s’occupe bien d’eux. On fait rentrer sous le crâne des enseignants que nous sommes dans un bahut pas comme les autres (à chanter avec la voix de Fabienne Thibeault).

Et vous savez quoi ? Ça finit par marcher. Le moindre de nos enseignements est emprunt de cette espèce de commisération sourde, et il faut avoir une sacrée force mentale pour ne pas absorber le sous-texte que, oui, finalement, on est un peu des profs teubés dans un bahut teubés pour élèves teubés.

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Comment régler ce souci ? Eh bien en faisant disparaître la spécification ZEP. Oui, c’est totalement zinzin mais au point où nous en sommes, il me semblerait infiniment plus pertinent que chaque collège soit étudié en fonction de sa localité géographique du milieu social des élèves qui le fréquentent, individuellement. Et que l’on fixe des objectifs personnalisés, réévalués chaque année, par un conseil comprenant non seulement des profs, la direction du bahut, mais aussi des inspecteurs et des envoyés du recteur. Oui ce serait infiniment long mais beaucoup plus profitable. Et surtout, fixer des objectifs ambitieux, ambition souvent sacrifiée au profit du réalisme.

J’en veux pour preuve mes premières années en région parisienne, au Collège Crimea. Un collège absolument pas classé, dans lequel le public était confronté aux mêmes soucis qu’à Ylisse. Les classes étaient plus nombreuses, les moyens plus réduits. Mais ça fonctionnait. Parce que toute l’équipe avait pris les problèmes spécifiques du bahut à bras le corps. Et que même si c’était horriblement difficile, et épuisant, on a amené pas mal d’élèves le plus loin possible.

Ça demandait une énergie démentielle. Mais cette énergie, on l’avait parce qu’on…

 

II. Fiche la paix aux enseignants

Être prof (et élève) en ZEP, c’est être sollicité. Très sollicité. Trop sollicité. À un point absolument grotesque. Je vous donne un exemple. C. C. est une collège choudoudou qui vient juste d’arrive dans le métier, et qui en veut. Sa volonté pourrait alimenter l’ensemble des foyers français en énergie jusqu’en 2089. Elle veut apprendre, améliorer ses cours, et bosser avec ses collègues.

Le souci, c’est que C. est inscrite à trois formations obligatoires par semaine. Gestion du stress, échange de pratiques, et méditation. C. doit en plus se rendre, comme tout un chacun aux heures de concertation obligatoires qui ont lieu le jeudi matin. Bilan : entre ça, son boulot de prof, et les projets à l’échelle du bahut dans lequel tout le monde doit s’impliquer, C. n’a le temps de s’investir dans rien correctement.

Sommet du délire : l’autre jour, pendant ces fameuses heures de concertation du jeudi matin, nous nous isolons avec C. pour bosser sur la préparation de cours dont elle n’est pas satisfaite. Nous commençons à chercher des pistes quand débarque Cheffe Adjointe, furibarde : « Les concertations sont faites pour parler de problèmes ZEP exclusivement, et la préparation des cours n’est pas un problème ZEP ! Allez donc vous concerter sur le travail en autonomie des élèves ! »

Du coup, ben C. devra se débrouiller toute seule pour son cours ou alors on préparera ça sur un coin de table en déjeunant.

Je ne dis pas que former les enseignants est superflu, bien au contraire. Il y aurait nombre de choses à redire sur l’arrivée dans le métier. Mais les sollicitations dont nous sommes pressés de toutes parts finissent par avoir un effet contre-productif : nous dispersons nos efforts, nous nous épuisons et les élèves finissent par en pâtir, ne serait-ce que par le heures de cours que nous n’assurons pas pendant lesdites formations.

Qui plus est, arriver en ZEP est rarement un choix. Nombre de profs qui y sont nommés le sont parce qu’il s’agit de nouveaux arrivants, souvent éloignés de leur environnement, de leur conjoint et tout simplement de la vie qu’ils ont connu jusque là, et qui n’ont qu’une hâte : regagner leurs pénates. Chose qui n’arrivera qu’après assez d’années d’ancienneté, et donc d’expérience.

En plus de ça, ils commencent avec des élèves de niveau 75, qui pardonnent difficilement les erreurs que n’importe quel prof, à plus forte raison débutant, commettra. C’est comme si, dans Super Mario, vous commenciez directement par le boss final et que vous progressiez jusqu’au premier niveau. (le premier niveau étant les élèves de la campagne bordelaise, qui vous montrent les livres qu’ils aiment lire et pleurent quand ils ont oublié leur stylo vert dans mon imaginaire.)

Alors comment faire ? Là encore, même si ça peut paraître inconcevable, essayer de considérer que les profs ne sont pas des glandeurs qui ne cherchent qu’à en foutre le moins possible pour être en week end le vendredi matin me semble essentiel. Laisser le temps aux enseignants de se réunir entre eux sans forcément leur demander des comptes, les laisser décider d’utiliser, ou pas, les outils que l’on met à leur disposition et surtout, surtout, encourager les temps d’échange. Je n’en n’ai jamais autant appris sur mon boulot que lorsque je suis allé observer mes collègues, ou que j’ai pu concevoir mes cours avec eux.

Qui plus est, il serait temps de rendre les postes en ZEP enfin un minimum incitatifs, afin que l’on ne se retrouve pas avec des équipes d’enseignants qui n’ont pas envie d’être là. Que ce soit par la construction de vrais projets d’établissement et pas juste « réduire l’absentéisme scolaire », une vraie valorisation des salaires (parce que oui, ça compte) et surtout l’assurance que l’on pourra quitter le bahut quand on le souhaite pour une destination que l’on veut vraiment. Ça peut sembler beaucoup. Mais encore une fois, la situation des ZEP est telle que la demie-mesure n’est désormais plus acceptable.

 

III. Le contexte social

Le plus gros problème des ZEP est qu’elles sont souvent implantées dans des milieux défavorisés, d’une manière ou d’une autre : problèmes économiques, milieux en désertification, criminalité… Ce problème-là ne se résoudra pas par l’Éducation seule. Les ZEP grattent, ennuient, parce qu’elles renvoient nos gouvernants – et nous-mêmes – à leurs responsabilités : il est des endroits sur lesquels l’État n’est pas assez présent, ou tout simplement, dans lesquels les solutions qu’il propose ne sont pas les bonnes.

On peut tenter de changer la société par l’éducation, mais l’éducation est aussi changée par la société. Un môme qui, en rentrant le soir, doit s’occuper de la maison parce que ses parents bossent de nuit ne pourra jamais s’en sortir sans une volonté surhumaine.

Une gamine dont la maman est en Tunisie huit mois par ans sans que personne ne s’en préoccupe aura un brin du mal à comprendre comment l’étude de l’empire carolingien la concerne.

Voir les ZEP et l’Éducation Nationale comme un problème hors sol est aussi grotesque que de casser son miroir parce que notre reflet nous déplaît.

Il faut cesser d’un côté comme de l’autre, de hausser les épaules en signe d’impuissance : « de toutes façons il n’y a rien à faire, vu l’état de la société… » « Tu as vu comment fonctionne l’Éducation Nationale, de nos jours ? »

Coordonner, lier tous les acteurs qui agissent dans la vie des mômes – parents, école, structures culturelles, sociales, réseaux sociaux, mais aussi, évidemment, monde du travail dans son ensemble – est essentiel. Nous pouvons, dans le milieu de l’Éducation, nous remettre en question, et je pense que les idées que j’ai évoquées ne sont pas si délirantes, même si elles ne restent bien sûr que le défouloir d’un enseignant quelconque sur son blog.

Cependant, elles n’auraient d’assises, d’accroche, qu’à condition qu’on les intègre dans un tout. Et ce n’est pas impossible. Ces dernières années, j’ai découvert de plus en plus d’acteurs prêts à s’investir dans l’éducation des mômes. Réussir à étudier leurs propositions, à les hiérarchiser et les mettre en application me semble essentiel.

Mais surtout, surtout, se dire que nous sommes absolument tous responsables. Le temps de la fuite est passé. Si on veut réussir à donner aux chiards les mêmes chances partout, c’est toute la société, toutes les instances gouvernementales qui doivent s’y mettre.

On est parti ?

En tout cas, si ça vous dit, je compte bien tenter de faire ma part : je me rends compte que j’ai à peine commencé à touiller la marmite des idées possibles et applicables… Les Princesses de l’Éducation Prioritaire auront encore pas mal de meetings !

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