Lettre à un jeune collègue

Lettre

Ce soir, je parle avec Léo. Même si on se connaît à peine – nous échangeons de temps à autres sur facebook – j’adore Léo. Il s’exprime extrêmement bien, compose des trucs improbables et géniaux, a quelque chose d’éminemment cool et détaché dans son tempérament et cependant, parle avec passion d’absolument tout. (en même temps, tous les Léo que je connais sont exceptionnels, mon idéal masculin s’appelle Léo (ceci était la parenthèse inutile et gênante de l’article)).

Du coup, plutôt que de lui répondre vite fait un message tout mal foutu sur facebook à Léo… Je lui réponds vite fait un message tout mal foutu sur mon blog.

« Cher Léo,

Tu m’as dit ce soir que tu ne te sens pas assez mûr pour enseigner. Que tu doutes. Que tu as peur de ne pas passer pour un « vrai adulte », doté d’une « autorité naturelle ». Je ne sais pas vraiment que faire de ces informations. Depuis que je suis entré dans ce métier, j’ai acquis une méfiance sans bornes pour les certitudes. Alors encore une fois, je vais parler de moi. Et de ce que j’ai eu l’occasion de constater depuis les neuf années que je roule ma bosse dans ce métier.

Si tu rejoins le rang des profs, tu vas rejoindre la grande quête. Rien d’héroïque, crois-moi : c’est une quête millénaire, mais qui se fait à genoux dans la terre, à gratouiller un peu tous les jours. Une quête consistant à répondre à cette grande question : « Qu’est-ce qu’enseigner ? »

Parce que oui, Léo, c’est sans doute là que se trouve l’alpha et l’omega de ce boulot : personne ne sait exactement ce que nous sommes censés faire. Écoute ! Elles sont des dizaines, ces voix, à nous intimer d’apprendre aux élèves, d’une façon ou d’une autre : lire-écrire-compter, le socle commun, la formation de citoyens. Parfois, les documents qui encadrent nos missions se contredisent les uns les autres.

Ton but premier sera sans doute de réussir à te forger ta conception de l’enseignement, ton rapport aux élèves. Que leur dois-je, que puis-je attendre d’eux ? Sachant que ces questions seront remises sur le tapis chaque année, à chaque nouvelle classe.

Et c’est pour ça que j’aime tellement ce boulot. Pour cette tâche infiniment complexe, toujours à redéfinir, entre les consignes institutionnelles, la réalité du terrain et ta personnalité.

Tu as raison, tu sais : le début de cette aventure passe par l’autorité. Je ne vois pas de honte à l’admettre. L’autorité au sens de la capacité à exister parmi un groupe de mômes, à te bâtir ta figure d’enseignant, figure aussi polymorphe qu’il y a de profs et de pédagogiques : capitaine, dictateur, tuteur, collaborateur… et je passe plein d’autres mots en « -eur ». Mais, je l’ai déjà dit, je ne crois absolument pas à l’autorité naturelle, cette espèce de jansénisme absurde qui voudrait que lorsqu’un adulte ouvre la bouche, tous se taisent pour boire ses paroles, tandis qu’un autre peut hurler, cela n’empêchera pas Marwan de danser le zouk sur son bureau.

L’autorité s’apprend, se transmet, se ressent. L’autorité est l’ensemble des outils que tu mets en place pour exister, en conjonction avec ta personnalité. Certains y arrivent plus vite que d’autres. Mais elle est forcément le fruit d’une réflexion. Et je connais des crevettes de 23 ans infiniment plus respectées par les pires chiards que des armoires à glace avec quinze ans de métier derrière eux. Si tu acceptes cela, tu y parviendras. À l’aide de tes collègues, de littérature théorique, par l’expérience.

Maintenant, Léo, sache que je serais immensément heureux que tu rejoignes cette profession que l’on dit de plus en plus désertée, et mal considérée.

Parce que, tout d’abord, tu ne t’ennuieras que si tu le souhaites. Le boulot d’un enseignant débute et s’arrête quand il le souhaite. C’est paradoxalement le point le mieux et le plus mal compris de notre profession.

Il est facile et tentant de vilipender les profs et leurs dix huit heures de cours. De la même façon, il est tout aussi facile pour nous de brandir le bouclier de la correction de copies et de préparation des cours. À la vérité, notre métier est unique car notre éthique est seule guide. Estimes-tu devoir travailler tel ou tel cours, sera-t-il plus efficace d’improviser celui-ci ? Tu es l’unique juge, même si tes collègues te seront souvent, je l’espère, un soutien précieux.

Quel est le prix de cette liberté ? Disons-le une fois pour toute. Avec 9 ans d’ancienneté et enseignant dans un établissement « difficile », mon salaire oscille entre 2000 euros net (sans aucune prime ou heure supplémentaire) et 2300 (si je suis prof principal et que j’enseigne trois ou quatre heures de plus par semaine en remplaçant un collègue absent par ci par là). Voilà.

D’autre part, Léo, tu disais ta crainte de « planter » des élèves. De faire des erreurs de débutant en leur enseignant et donc de bousiller leur année. Laisse-moi te dire que, une fois encore, cela n’arrivera que si tu le souhaites.

Tu es débutant, cela est entendu. Peut-être, sans doute, commettras-tu des erreurs, avec des explications trop rapides ou confuses. Des activités pas toujours bien choisies, des évaluations déséquilibrées.

Cela importe peu.

Et surtout cela peut arriver à n’importe qui, quelle que soit son ancienneté dans le boulot. Malgré tout le mal que l’on peut en dire, les programmes officiels nous fournissent un cadre précis, tous comme les manuels scolaires et, une fois encore, nos collègues. Là aussi, c’est ton éthique professionnelle qui déterminera si, oui ou non, tu baisses les bras par rapport à tes difficultés où si tu rebondis. Certaines de tes plus belles réussites professionnelles arriveront lors de tes premières années. J’en veux pour preuve cette heure magique passée avec C. l’autre jour, ma collègue néo-tit, qui a fait lire ses 6èmes de façon remarquable.

Des collègues, j’en parle abondamment. Et avec raison. Être prof est une expérience humaine intense. Tu te confronteras quotidiennement à des centaines d’êtres en train de grandir, de découvrir mille choses à la journée, de vivre mille vies, parfois bien trop complexes pour leur âge. Tu devras choisir ce que tu es pour eux. Les pousser dans leurs retranchements ou les réconforter. Cela a un prix. Une demande en énergie immense et constante.

Mais si tu as la chance de trouver des adultes qui sont prêts à t’épauler, que ce soit en te faisant rire à la machine à café ou en préparant leurs cours avec toi, en te faisant visiter cette région dans laquelle tu viens d’être affectée ou en venant observer l’une de tes classes, alors tu découvriras une toute autre dimension de ce métier : tu sauras que nous sommes tous lancés dans cette aventure en même temps, chacun à notre façon, chacun avec nos moyens.

Nous cherchons la réponse à la question primordiale : « Qu’est-ce qu’enseigner ? » et je ne pense pas qu’il en existe de plus exaltante. Car en cherchant cette réponse, nous changeons des mentalités, nous nous plantons totalement, nous créons de la reconnaissance ou de l’inimitié. Mais tous les jours nous recommençons. Nous pouvons tout essayer, tout tenter. Ne laisse personne te convaincre du contraire. Tu seras un alchimiste, et pour peu que tu gardes ta capacité à t’émerveiller, ta crainte d’échouer et ton envie de faire, alors tu auras choisis le boulot qu’il faut.

Le travail d’enseignant exige autant de rigueur que d’enthousiasme, de connaissances que de capacités d’improvisation. C’est une tâche de chercheur et d’artisan. C’est peut-être le métier le plus libre et le plus contraint du monde. Nous nous tenons perpétuellement aux extrêmes. Et même si le résultat ne nous apparaîtra jamais immédiatement, nous manipulons d’infimes leviers capables d’infléchir un peu, un tout petit peu, l’avenir de ceux qui, à leur tour, infléchirons la marche du monde.

Bon courage pour ton stage Léo. Je serais heureux de te voir rejoindre cette aventure. Pour voir ce que tu apporteras de tes connaissances, de tes envies et de ta dinguerie dans notre grande quête.

À plus ! »

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2 réflexions sur “Lettre à un jeune collègue

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