Les profs, ces absentéistes

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Dans mon immeuble, il y a une dame qui habite au premier étage. Je vais changer ses ampoules, remonter sa pendule, revisser ses meuble, espérant ainsi grignoter des places sur son testament, cultivant ainsi le côté Amélie Poulain de cette résidence de la capitale.

L’autre jour, alors que, juché sur un escabeau du troisième âge, je m’affaire à vérifier que non, il n’y a pas de rat géant dans le placard, j’entends la voix de ma voisine s’élever.

« Dites, ça vous embête pas de devoir enseigner l’arabe à la place du français ? »

Au prix d’un effort surhumain et de moulinets des bras qui chassent les derniers effluves de ma dignité, je parviens à me maintenir en équilibre.

« Je… Quoi ?
– Ben oui. Votre ministre elle a dit que maintenant, vous devez tous enseigner l’arabe non ?
– Qui vous a dit ça ?
– Je sais pas. Les journaux. La télé non ?
– Eh bien c’est faux. Je n’enseigne pas l’arabe cette année, ni l’année prochaine, visiblement…
– Mais… Mais alors pourquoi j’en étais convaincue ? »

Parce qu’il y a des mots. Des mots qui naissent, comme une rumeur, des mots qui se propagent. Et  qui, autour d’eux, créent des images. Des histoires. Des histoires qui sentent un peu le faisandé.

Des mots comme « absentéisme. »

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Source : Site du Larousse.

Depuis quelques jours, il est sur toutes les lèvres. « L’absentéisme » des professeurs. Par un catastrophique alignement cosmique. Parce que des candidats à de hautes fonctions politiques pensent que c’est un terreau sur lequel ils pourraient engranger des voix, nécessaires à leur nomination, parce que certains enseignants, persuadés d’être des chevaliers blancs, s’amusent à vilipender leurs collègues en espérant en retirer une quelconque gloriole, parce que, aussi fort que l’on s’y attaque, ce mythe persiste : les profs choisiront toujours ce métier avant tout pour le peu de travail effectif qu’il permet.

D’où ce mot. Absentéisme. Si vos enfants n’ont pas cours, c’est parce que la prof de SVT n’a pas voulu venir bosser aujourd’hui, que le prof de français avait la gueule de bois et a prétendu une gastro, ou que la prof de techno partait à un mariage.
L’absentéisme, c’est la marque d’infamie. Le terme honteux dont on marquait au fer rouge les élèves décrocheurs. On ne se préoccupait ni de leur mal-être, ni de leurs difficultés. Élève absentéiste, il ne mérite que ça, au suivant.

Bien heureusement, les temps ont changé, et aujourd’hui, il est temps que ces profs trop sûrs d’eux, glandant aux frais du contribuable, comprennent ce qu’ils ont fait subir aux mômes de jadis. Désormais, ce sont eux qui seront taxés d’absentéisme. Des milliers de cours non assurées ! Et auxquelles de drastiques mesures sont prises pour faire face !

Sauf que. Sauf que les faits sont têtus. Et qu’à opposer parents, élèves et enseignants, à mettre en place ce qui ressemble de plus en plus à une arène, on cache derrière un écran de fumée certains détails de la vie des établissements scolaires. Quelques exemples pris au hasard :

ACTE I : Bureau de ma Cheffe Adjointe. Je lui explique que, accompagnant exceptionnellement mes élèves au conservatoire pour leur option musique, j’arriverai sans doute avec dix minutes de retard en cours de latin, retard qui sera bien entendu rattrapé en ne prenant pas de pause (Les élèves latinistes pensant que la pause c’est pour les faibles et les fidèles de Tarquin le Superbe)

CHEFFE ADJOINTE : Vous me JUREZ que vous les rattrapez, ces dix minutes, Monsieur S. ! Parce que là, début octobre, on en est à prêt de 100 heures de cours non assurées.

MOI : Cent heures ? Comme dans le nombre ?

CHEFFE ADJOINTE (m’agitant un papier sous le nez comme le prêtre de l’Exorciste un crucifix sous le nez de la gamine) : Contemplez !

MOI : Euh Mme Cheffe Adjointe… Avec tout le respect que je vous dois et même un peu plus, ces heures prennent en compte les absence des deux profs d’espagnol et du prof de musique.

CHEFFE ADJOINTE : Oui…

MOI : Profs qui n’ont pas été nommés pour cause de manque de personnels dans l’académie.

CHEFFE ADJOINTE : Oui…

MOI : Ce qui pose la question métaphysique suivante : un prof qui n’existe pas à son poste peut-il être absent ? Et question beaucoup moins métaphysique : si on soustrait ces heures-là, on n’obtiendrait pas un chiffre BEAUCOUP plus modeste ?

 

ACTE II : Bureau de Cheffe, l’année dernière.

MOI : Euh, Cheffe ? Une petite faveur, si ce n’est pas trop vous demander.

CHEFFE : Ouiiii ?

MOI : Euh, la formation « méditation de pleine conscience », je dois vraiment y aller ? Je veux dire, je me sens déjà vachement pleinement conscient comme gars, même que j’ai l’application « Méditons avec Petit Bambou » sur mon téléphone et…

CHEFFE : Ah mais Monsieur S., cette formation c’est pour toooout les profs de 6ème.

MOI : Oui, mais ça va me faire louper pas mal d’heures de cours et je me forme déjà à la musique, rapport à ce que je suis prof principal des 6èmes Glee et je peux même poser des questions aux collègues qui la font et…

CHEFFE : Tous-les-profs Monsieur S.

MOI : Cheffe oui cheffe !

 

Et je ne parle ici que des exemples funs et rigolos. Pour éviter de casser l’ambiance, j’éviterai d’évoquer le cas d’enseignants vacataires recrutés sans la moindre formation, précipités devant des mômes, et s’enfuyant à toutes jambes, la boule au ventre. Ou bien le petit loupé concernant le recrutement des professeurs d’espagnol cette année (tapez « professeurs d’espagnol » dans un agrégateur d’articles de presse pour de grands moments de rigolade). La réforme du collège prévoit une LV2 dès la 5ème. Génial. Le seul petit souci est que le recrutement, qui aurait mathématiquement dû être beaucoup plus important pour cette matière, n’a pas suivi. Du coup, pénurie d’enseignants dans cette matière et « absentéisme » redoublé.

Soyons clairs et nets : il y a de l’absentéisme chez les profs, comme il y en a dans tous les autres secteurs d’activité. Mais je refuse de continuer à entendre ce mot galvaudé, corrompu et employé comme un contrefeu de plus en plus souvent.

Il en va d’une part de l’honneur de ma profession. Je le répéterai aussi longtemps que nécessaire, le professorat renferme une majorité de gens passionnés. Qui travaillent au-delà de tout horaire limité par une quelconque lettre de mission. Parce que oui, la vocation reste une motivation très forte dans ce boulot. Innombrables sont les profs qui restent éveillés jusqu’à pas d’heure pour préparer leurs cours, corriger des copies, aider leurs élèves.
Même si je ne me lasserai jamais de démontrer ce point, je sais que je ne pourrai jamais convaincre totalement. Le « travail invisible » des profs n’est pas assez perceptible pour être prouvé une fois pour toute.

Mais il se joue également une crise nettement plus aiguë, qui met les élèves en fragilité extrême. Les professions de l’enseignement sont en crise. Le concours du CAPES n’attire toujours pas assez de candidats pour occuper les postes d’un secteur toujours en expansion, accroissement naturel oblige.
Et, histoire d’atténuer, d’atermoyer, on commence à mettre les heures de cours non assuré dans le grand sac de « l’absentéisme ». Sur le dos de ces suspects que sont les enseignants. Car si au fond ils bossaient, ils bossaient vraiment, davantage, tout cela n’arriverait pas.

Absentéisme, c’est génial. Ça crée des responsables. Mais dans quel but ? Pour quels résultats ? Pour avoir des gens à blâmer ? Blâmons, ça ne mange pas de pain et ça défoule. Mais concrètement, quels seront les résultats ? Les postes vacants seront-ils pourvus, les enseignants plus performants ? Et surtout, encore une fois, qu’elle en ressortira grandie, la défiance entre les professeurs et les parents d’élèves ! Cette ère du soupçon qui crée deux camps de plus en plus irréconciliables, entre lesquels les mômes peinent à exister.

Que les profs soient encore honnis dans de médiocres publications ou sur des plateaux télés, que des cas particuliers soient montés en épingle, ce n’est pas grave, c’est le jeu, on a l’habitude. Mais ne soyons pas dupe.

Ce qui est dissimulé par ce mot, c’est un refus, un de plus, un obstacle de vouloir réussir, avec à la fois rigueur et humanité, à reconstruire l’enseignement. Pour les élèves. Ce qui ne sera possible que si nous souhaitons leur bien avant tout. Et par ricochet, celui des profs et des parents.

L’un d’eux

 

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Je suis l’un de ces profs qui travaillent là où les voitures brûlent. Là où des policiers sont mutilés. Là où il se chuchote que les règles de la République ne s’appliquent plus.

Je suis l’un de ces profs dont la gorge, qui n’était pas bien vieille dans le métier, s’est serrée quand son arrêté d’affectation lui a dit neuf un, RER D, Grande Borne. L’un de ceux qui a pensé que sa vie professionnelle, ce serait un mauvais feuilleton, maintenant. Avec boulettes de papiers dans la classe,  boulettes de shit à la récré. Insultes et bagarres. Je suis l’un de ces profs qui ne levait pas les yeux quand il traversait l’immense parking pour atteindre le collège de béton.

Je suis l’un de ces profs qui n’accepte pas ce qui est arrivé. Qui dans ses fantasmes, saisit les silhouettes armées de flacons qui mutilent à jamais, les secoue par les épaules. Et qui sait qu’il n’aurait pas entre les mains des seigneurs noirs ou des monstres au visage gorgone. Mais sans doute les mêmes, en plus âgés, plus usés, que ceux qui fréquentent sa salle de classe. Et qui sortiraient une excuse merdique, les yeux baissés, parce qu’ils n’ont jamais pris le temps de revoir le cours sur l’argumentation.
Je suis l’un de ces profs qui a la bile aux lèvres et l’estomac retourné de se dire que ce qui alimente les chaîne d’infos en continu – et quel nectar, hein, les immeubles utopistes des années 70 qui s’enflamment de haine ! – c’est finalement de la médiocrité. Pas le mal absolu qui s’est inscrit dans les grandes cités européennes en lettres d’horreur. Juste des mecs et quelques nanas, qui suivent sans réfléchir ce que faisaient leurs prédécesseurs.

Je suis l’un de ces profs qui dégueule devant ce qu’on peut lire sur cet endroit, où je traîne mes guêtres depuis plus de deux ans. Un de ces profs qui, depuis des années, se dit que le bruit des cocktails molotovs, des sirènes qui hurlent et des familles qui pleurent, dans les immeubles ou au service des grands brûlés pourrait s’assourdir si on arrivait à faire oublier ça aux mômes. À ceux qui se retrouveront, dans quelques années, à ne pas se sentir à l’aise quand ils rentrent chez eux le soir. Où qui auront fait leur cette ombre qui hurle et qui blesse, parce qu’ils la fréquentent, cette ombre, depuis toujours.

Je suis, comme la totalité de mes collègues, l’un de ces profs qui est convaincu que l’on peut aider. Fondamentalement. Non pas en élevant la voix et en rappelant à l’ordre. Mais en arrivant à donner quelque chose de plus, quelque chose de mieux.

En faisant de nos élèves des aristocrates.

Je suis l’un de ces profs qui voit les élèves de la classe à option musique de son collège. Qui joueront dans deux des plus grands lieux de concert parisien avec l’un des meilleurs musiciens qui soient. Actuellement, toutes leurs pensées sont tournées vers cet endroit. Sauf A., A. qui a le regard fuyant, A. qui tourne vers l’ombre des yeux fascinés. A. à qui ses camarades répètent en permanence qu’il faut se reprendre, écouter, que c’est important. A. qui, de plus en plus fréquemment, sourit quand on bosse sur la mise en scène parce qu’il s’agira pas de rigoler, le jour J. A. qui, pour la première fois depuis le début de l’année, est venu me montrer un texte qu’il avait écrit en petites lettres serrées, pour lui-même, un truc qui n’a rien à voir avec les histoires de trafic dont il bourre ses copies.

« C’est différent de d’habitude, A., j’ai dit.
– Ouais. Ça c’est mes trucs persos, c’est ce que j’aime bien faire tout seul.
– Et c’est ça que j’aimerais lire, parce que c’est A. qui m’intéresse. »

A. et pas l’ombre.

Je suis l’un de ces profs qui avait Y. en classe l’année dernière. Y. qui a passé un an à essayer de nous, de se convaincre qu’elle était une ravissante idiote et qu’elle souhaitait juste finir ses études pour qu’on lui fiche la paix et reprendre sa vie d’ado coincée dans les barres d’apparts, devant sa télé. Y. que sa prof principale n’a jamais lâché, et qui à présent, part en stage en Norvège. Dès la Seconde, parce que ses profs pensent qu’elle en a l’envergure.

Je suis l’un de ces profs qui pense que l’on doit donner du bon, du beau à ceux qui, comme c’est parti, seront les silhouettes de la prochaine saison de Familles de policiers déchirées à la Grande Borne. Qui voit qu’en étant exigeant, impeccable au niveau de son cours, on peut avoir B., N. et J. expliquer en mots précis pourquoi elles comprennent le traumatisme fondateur de Rousseau et que, non, ça n’a rien de ridicule, cette histoire de peigne. Et que cette victoire là est une étape, minuscule, ridicule, sur la route du changement.

Je suis l’un de ces profs qui voient les élèves des « Territoires » mettre en place des projets photos délirants, s’investir dans la ventes de babioles plastique pour partir en voyage. Je suis l’un de ces profs qui pense que c’est ainsi, en projetant cette immense envie d’ambition et de rigueur sur ceux qui viennent, que les flammes s’apaiseront.

Nous pouvons aider, nous pouvons demander à ces mômes que nous fréquentons chaque jour d’allumer leurs petites lumières, ces lueurs qui dévoileront que les actions abominables ne sont qu’une atroce exception. Une exception que nous pouvons éradique, par l’instruction, par l’ambition, par une éducation en lien avec tout le reste de la vie de ces mômes. Parents, associations, clubs, municipalité, justice.

Si vous saviez, si vous voyiez tout ce qu’ils font de beau, de bon dans la ville où des ombres dealeuses se dissimulent dans les discours asthmatiques de responsables politiques, dans les cris de haine et dans la peur.

Je suis l’un de ces profs qui ne détourne pas les yeux de la réalité, mais qui voit dans le travail de ses collègues, qui voit dans la rigueur, l’ambition et le beau, la porte de sortie.

À condition qu’enfin, nous parvenions à joindre nos forces à toutes les autres.