L’un d’eux

 

8.jpg

Je suis l’un de ces profs qui travaillent là où les voitures brûlent. Là où des policiers sont mutilés. Là où il se chuchote que les règles de la République ne s’appliquent plus.

Je suis l’un de ces profs dont la gorge, qui n’était pas bien vieille dans le métier, s’est serrée quand son arrêté d’affectation lui a dit neuf un, RER D, Grande Borne. L’un de ceux qui a pensé que sa vie professionnelle, ce serait un mauvais feuilleton, maintenant. Avec boulettes de papiers dans la classe,  boulettes de shit à la récré. Insultes et bagarres. Je suis l’un de ces profs qui ne levait pas les yeux quand il traversait l’immense parking pour atteindre le collège de béton.

Je suis l’un de ces profs qui n’accepte pas ce qui est arrivé. Qui dans ses fantasmes, saisit les silhouettes armées de flacons qui mutilent à jamais, les secoue par les épaules. Et qui sait qu’il n’aurait pas entre les mains des seigneurs noirs ou des monstres au visage gorgone. Mais sans doute les mêmes, en plus âgés, plus usés, que ceux qui fréquentent sa salle de classe. Et qui sortiraient une excuse merdique, les yeux baissés, parce qu’ils n’ont jamais pris le temps de revoir le cours sur l’argumentation.
Je suis l’un de ces profs qui a la bile aux lèvres et l’estomac retourné de se dire que ce qui alimente les chaîne d’infos en continu – et quel nectar, hein, les immeubles utopistes des années 70 qui s’enflamment de haine ! – c’est finalement de la médiocrité. Pas le mal absolu qui s’est inscrit dans les grandes cités européennes en lettres d’horreur. Juste des mecs et quelques nanas, qui suivent sans réfléchir ce que faisaient leurs prédécesseurs.

Je suis l’un de ces profs qui dégueule devant ce qu’on peut lire sur cet endroit, où je traîne mes guêtres depuis plus de deux ans. Un de ces profs qui, depuis des années, se dit que le bruit des cocktails molotovs, des sirènes qui hurlent et des familles qui pleurent, dans les immeubles ou au service des grands brûlés pourrait s’assourdir si on arrivait à faire oublier ça aux mômes. À ceux qui se retrouveront, dans quelques années, à ne pas se sentir à l’aise quand ils rentrent chez eux le soir. Où qui auront fait leur cette ombre qui hurle et qui blesse, parce qu’ils la fréquentent, cette ombre, depuis toujours.

Je suis, comme la totalité de mes collègues, l’un de ces profs qui est convaincu que l’on peut aider. Fondamentalement. Non pas en élevant la voix et en rappelant à l’ordre. Mais en arrivant à donner quelque chose de plus, quelque chose de mieux.

En faisant de nos élèves des aristocrates.

Je suis l’un de ces profs qui voit les élèves de la classe à option musique de son collège. Qui joueront dans deux des plus grands lieux de concert parisien avec l’un des meilleurs musiciens qui soient. Actuellement, toutes leurs pensées sont tournées vers cet endroit. Sauf A., A. qui a le regard fuyant, A. qui tourne vers l’ombre des yeux fascinés. A. à qui ses camarades répètent en permanence qu’il faut se reprendre, écouter, que c’est important. A. qui, de plus en plus fréquemment, sourit quand on bosse sur la mise en scène parce qu’il s’agira pas de rigoler, le jour J. A. qui, pour la première fois depuis le début de l’année, est venu me montrer un texte qu’il avait écrit en petites lettres serrées, pour lui-même, un truc qui n’a rien à voir avec les histoires de trafic dont il bourre ses copies.

« C’est différent de d’habitude, A., j’ai dit.
– Ouais. Ça c’est mes trucs persos, c’est ce que j’aime bien faire tout seul.
– Et c’est ça que j’aimerais lire, parce que c’est A. qui m’intéresse. »

A. et pas l’ombre.

Je suis l’un de ces profs qui avait Y. en classe l’année dernière. Y. qui a passé un an à essayer de nous, de se convaincre qu’elle était une ravissante idiote et qu’elle souhaitait juste finir ses études pour qu’on lui fiche la paix et reprendre sa vie d’ado coincée dans les barres d’apparts, devant sa télé. Y. que sa prof principale n’a jamais lâché, et qui à présent, part en stage en Norvège. Dès la Seconde, parce que ses profs pensent qu’elle en a l’envergure.

Je suis l’un de ces profs qui pense que l’on doit donner du bon, du beau à ceux qui, comme c’est parti, seront les silhouettes de la prochaine saison de Familles de policiers déchirées à la Grande Borne. Qui voit qu’en étant exigeant, impeccable au niveau de son cours, on peut avoir B., N. et J. expliquer en mots précis pourquoi elles comprennent le traumatisme fondateur de Rousseau et que, non, ça n’a rien de ridicule, cette histoire de peigne. Et que cette victoire là est une étape, minuscule, ridicule, sur la route du changement.

Je suis l’un de ces profs qui voient les élèves des « Territoires » mettre en place des projets photos délirants, s’investir dans la ventes de babioles plastique pour partir en voyage. Je suis l’un de ces profs qui pense que c’est ainsi, en projetant cette immense envie d’ambition et de rigueur sur ceux qui viennent, que les flammes s’apaiseront.

Nous pouvons aider, nous pouvons demander à ces mômes que nous fréquentons chaque jour d’allumer leurs petites lumières, ces lueurs qui dévoileront que les actions abominables ne sont qu’une atroce exception. Une exception que nous pouvons éradique, par l’instruction, par l’ambition, par une éducation en lien avec tout le reste de la vie de ces mômes. Parents, associations, clubs, municipalité, justice.

Si vous saviez, si vous voyiez tout ce qu’ils font de beau, de bon dans la ville où des ombres dealeuses se dissimulent dans les discours asthmatiques de responsables politiques, dans les cris de haine et dans la peur.

Je suis l’un de ces profs qui ne détourne pas les yeux de la réalité, mais qui voit dans le travail de ses collègues, qui voit dans la rigueur, l’ambition et le beau, la porte de sortie.

À condition qu’enfin, nous parvenions à joindre nos forces à toutes les autres.

Advertisements

23 réflexions sur “L’un d’eux

    1. baobab

      si seulement les responsables politiques le pensaient, si seulement les médias le montraient, si seulement les gens se donnaient la peine de le penser, de le croire, de le voir plutôt que d’entrer dans les schématisations faciles, le travail des profs en serait grandement facilité.

  1. Je fus l’un d' »entre eux » pendant près de dix ans avant ma mutation. C’est au contact de collègues de votre trempe, et d’adolescents si gracieusement caricaturés par le reste de notre beau payes que j’ai appris, non : que j’ai compris, notre métier.

    Demeurons ambitieux, ouvrons les yeux, soyons vigilants, intègres ; un tel texte nous y aide.

    Merci à vous.
    Si vous le permettez, j’afficherai celui-ci demain en salle des profs

  2. Sofy

    A chaque fois que je te lis, j’ai envie de devenir prof 🙂
    En tout cas, ça fait du bien tant d’humanité… c’est vraiment devenu trop rare à mon goût

  3. Kose

    Bonjour,
    Je suis journaliste pour la ville de Grigny (91) et votre texte nous a beaucoup émus. Est-ce que vous nous autorisez à le publier sur nos supports de communication. Puis-je avoir votre nom?

  4. Moip

    Bon texte mais qui confond le regard journalistique et le regard de nous tous. Oui les élèves quels qu’ils soient ont besoin d’amour, de respect et de prof compétents et ambitieux pour eux.
    Les enfants ou jeunes sont les mêmes partout .

  5. Sigma28

    On est beaucoup, à être de ces profs qui regardent leurs élèves en voyant des potentiels stupéfiants bien plus que des statistiques. Cet élève de 10 ans qui regarde les tours où ses camarades et lui habitent puis la tour géante d’une banque juste de l’autre côté de la route avant de nous souffler comme une confidence que c’est dommage, il ne pourra jamais y entrer. Résigné à 10 ans, et nous autres profs pour le convaincre que non, et qu’il pourra y entrer, et dans plein d’autres endroits aussi, et qu’on va y bosser ensemble.

  6. Mgx

    Bonjour ! C’est la première fois que lis un article sur votre site et je vais continuer, c’est très intéressant. J’aimerais ajouter mon point de vue, car je suis également l’un de ces profs… Je travaille personnellement dans le 93, sur le RER E, dans le seul collège qui accueille tous les enfants originaires de la cité alentours.
    Je suis néotit, je n’ai donc pas un regard encore très affuté sur la situation, mais beaucoup de choses m’ont déjà frappée. En tant que prof de français, je suis emballée par tout un tas de projets, d’envies plus ou moins réalisables, à mettre en place avec les élèves. Or, ce qui bloque notre progression, à nous autres profs, ce ne sont pas les élèves, que de toute façon il faut toujours traîner à la tâche avant qu’ils apprécient, mais notre hiérarchie… Toute initiative est entravée par le manque de gestion des élèves, qui se comportent comme au quartier et se permettent une violence jamais sanctionnée par la direction. Dans ce cas de figure, comment monter des projets, faire un cours digne de ce nom, lorsqu’on a en face des adolescents révoltés, parfois violents, que rien ni personne n’entrave ? Je rêve de monter une pièce de théâtre, créer un court métrage, un blog, de faire des sorties…
    Donc je mettrais personnellement un bémol à votre bel article : les élèves représentent de formidables potentiels, un vivier exceptionnel et les enseignants veulent les aider, SI ET SEULEMENT SI on leur en laisse la possibilité…

  7. Johaia

    Je suis l’une de ces CPE qui est restée en cœur de cité, dans ce 9-3 lui aussi si caricaturé.
    L’une de ces personnes qui, comme vous, a cru en ces enfants qui ont tant d’espoir dans les yeux, dans de foi dans ce système, tant de respect pour les adultes qui leur font confiance et leur permettent d’avancer.
    Ma vie personnelle m’a éloignée de ce collège, mais j’ai voulu leur dire ce qu’ils m’avaient appris de leur force de vie. Je reste en contact avec une partie d’entre eux, gamins devenus des adultes que l’on a fierté à connaître et à avoir croisé, parce qu’on connait la valeur de leurs efforts.
    Merci de ce si beau texte.

  8. OC

    J’étais l’un d’eux il y a 20 ans au Val Fourré à Mantes-la-Jolie. J’ai découvert des élèves cherchaient pour une minorité d’entre eux à habiter l’image médiatique qui leur était conférée. Pour les autres, cette grande majorité silencieuse, de la joie, des peines dune vie ordinaîredans une cité délaissée. J’ai passé à leur contact, une de mes plus année d’enseignant lorsque je n’ai plus eu peur, lorsque j’au vu humanité au lieu de l’image.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s