Pas normal

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Chers élèves de 3ème Dalek,

J’achève juste de regarder l’émission « Last week tonight » : le présentateur a invité son public à coller sur son frigo un post-it comportant ces mots : « This is not normal ».

Il parle de l’élection américaine. Je pense à vous. Je combats l’envie de me lever et d’aller saisir un papier jaune et d’écrire dessus.

Ce n’est pas normal.

Il vient de me rappeler que ce qu’il se passe au collège Ylisse n’est pas normal. Vous vous êtes métamorphosés, cette semaine, en pompeurs d’air diplômés, en empêcheurs de bosser en rond, en passifs-agressifs à la petite semaine. À force de bosser en REP +, on finit par perdre la perspective : à croire que ce que nous vivons chaque jour est le quotidien le plus banal. Les petites incivilités, les cris, les punitions, les insultes, mêmes. On se berce dans un sentiment de fausse sécurité : « Oui mais j’arrive à faire cours. » « Oui mais au moins ils travaillent, quand je leur permets de refaire l’évaluation à volonté. » « Oui mais ils se confient à moi. »

Sauf que là, vous avez décidé de tester vos profs. Moi le premier. Bavardages à n’en plus finir, devoir non rendus, protestations dès qu’il faut sortir un stylo ou bouger une table. Et le pompon de l’humiliation pour un prof : les conversations qui ne cessent pas quand je m’adresse à vous. Impression d’être totalement transparent : mon existence dépend de votre bon vouloit.

Et pour cela je dois vous remercier.

Aucun masochisme derrière tout ça – je suis le type le moins masochiste du monde, je n’ai jamais ouvert un Marc Levy de ma vie – juste une reconnaissance de m’avoir réveillé. Je ne suis pas un super-prof aguerri, vous aviez juste décidé de me foutre la paix. Mes cours vous convenaient et j’étais en état de grâce. Seulement voilà : depuis que j’ai multiplié les exigences, le travail en autonomie, la complexité des activités, vous renâclez. Vous me faites comprendre que hey, je ne suis plus dans le tempo, qu’il va falloir que je m’adapte à votre valse (c’est une danse de vieux). Et il y a quelques années, j’aurais rougi de m’être fait emporté ainsi, j’aurais passé de longues nuits à me remettre en question, en me demandant où j’avais foiré notre relation. Je m’en serai voulu de ne pas voir en vous les diamants à l’état brut qui sommeillent.

Pas cette fois.

Je suis un vieux prof aigri et si j’ai appris une chose, c’est que des diamants à l’état brut, il y en a dans chaque collège de France. Que vos failles et vos difficultés ne vous donnent qu’un seul droit : celui d’être plus efficaces, plus futés, plus bosseurs que les autres. Le temps de la compassion et des remises en question est fini. Nous sommes en novembre, et vous avez décidé de croiser les bras. De prendre le pouvoir pour pouvoir vous complaire dans votre immobilisme. De vous abîmer dans vos intrigues de cours de récré, dans vos petites violences, dans vos harcèlements du quotidien. Parfait. Eh bien moi, j’ai décidé qu’il était temps de botter des culs.

Parce que ça n’est pas normal.

J’ai gâtifié l’autre jour sur votre potentiel, sur la foi que j’ai en vous. Sur cela, je ne reviens pas d’un iota. Et c’est justement pour ça que je refuse de revoir mes exigences à la baisse. C’est pour ça que je viens en cours de musique pour vous dire que ne pas comprendre ce que signifie la juxtaposition des notes quand on reconnaît une proposition juxtaposée en moins de quatre secondes, c’est de la fumisterie. Que partir dans de grandes envolées lyriques sur son manque de sommeil – bien réel – et se vanter d’envoyer des snaps à quatre heures du matin c’est honteux.

Ce n’est pas normal

J’ai passé la soirée de l’autre jour avec des gens travaillant également dans l’Éducation Nationale, dans des milieux autrement plus favorisés. Je me suis rendu compte du fossé qui nous séparait, et de l’exaltation que je ressens, pour l’instant, à bosser en votre compagnie. Mais j’ai été aussi été douché d’un certain nombre d’illusions : celles que nous nous tissons mutuellement autour des yeux, à force de nous côtoyer. Vous n’êtes pas exceptionnels, vous n’êtes pas démoniaques, nous, les profs, nous racontons ça pour donner un peu de cohérence à notre sacerdoce en REP +. Nous ne sommes pas exceptionnels, nous ne sommes pas des tortionnaires diplômés, vous nous dessinez ainsi parce que les ados, tous les ados, ont un besoin immense de mythologie.

Nous sommes tous des êtres furieusement banals. La balle de l’anormalité, ce n’est pas nous qui la tirons, c’est un système politique, social, administratif qui craque sous son propre poids, qui fonctionne comme il peut. Mal, donc. La balle de l’anormalité nous transperce de l’extérieur. Et nous enferme dans nos petites représentations, le prof aux ailes immaculées arrachant l’élève aux griffes noires de l’ignorance.

Sauf que ça ne se passe pas comme ça, je vous estime trop pour vous noyer sous les poncifs. Comme beaucoup d’ados, vous êtes pour la plupart dans une phase trous du cul, et vous exercez votre pouvoir de nuisance sur des adultes un peu crevés. Et si nous devons vous sortir de cette phase, ô combien banale, ce sera par des cours encore plus ciselés, par des activités mieux cadrées, des projets plus rigoureux. On n’oubliera jamais vos difficultés, vos projets, vos problèmes. Mais je refuse de laisser vos intimes tragédies vous étouffer. Vous êtes tellement plus que cela.
Vous êtes des êtres humains.

Des êtres humains comme F. Qui vient me trouver, à la fin de l’heure. Et qui s’écroule en larmes. Parce qu’il est malade, que son traitement l’épuise, que pour l’instant c’est trop dur. F. dont le visage habituellement placide est secoué par l’angoisse. Je le rassure. À cet instant-là, cet instant précis, je lui dis d’arrêter d’être un élève. De s’occuper d’aller mieux. Parce que c’est ce qui compte.

Pour le moment.

Et quand les nuages se seront dissipés, je l’engueulerai pour le peu d’efforts qu’il fournit quant à la justification de ses réponses, pour ses bavardages de plus en plus fréquents. Et ce sera le tour de B., de S., de R…. Vous êtes ce qu’il y a de plus précieux à nos yeux de professionnels de l’éducation, vous êtes les êtres les plus ordinaires qui soient.

Ne glorifions pas d’horribles insuffisances de la société, qui ne vous, qui ne nous fournit par les moyens de grandir et d’éduquer convenablement. Réjouissez-vous. Vous n’êtes pas que des élèves de REP + offert à une odieuse commisération. Vous êtes une bande d’ados casse-couille qui méritent qu’on leur remette les pendules à l’heure.

Et ça commence dès demain.