Quel futur ?

futur-anglaisDepuis la rentrée, je tempête sur le manque d’implication des 3èmes Dalek.

Entendons-nous bien.

Cette classe, qui a tout le potentiel pour me transformer en une sorte de serpillère humide de bave rageuse et de larmes de dépit se comporte finalement assez correctement. Ils se tiennent correctement, amènent leur matériel, poussent même le vice à faire le travail demandé en classe par écrit. En REP+, c’est pas mal.

Mais ça s’arrête là.

Car à vrai dire, les 3èmes Daleks ne sont pas, pour la plupart des élèves de 3ème.

Ce sont des mômes qui subissent gentiment ce que le professeur leur propose, de cours en activités. Ils fonctionnent selon cet accord tacite : nous ne poserons pas de souci, tant que le prof ne vient pas nous chatouiller trop près.

Les chatouiller trop près consistant à les impliquer.

Mes pires moments de cours avec les Daleks, c’est quand ils doivent eux construire le savoir. Occuper l’heure. Faire preuve d’initiative, de prise de risque. Bref s’impliquer. Dans ces moments-là, le cours se passera invariablement de la même façon : apathie hargneuse / bavardages / conflit avec le profs et avec les autres élèves (« mais azy tais-toi je veux travailler ! «  »Wesh ta bouche vilaine ! » -> Les Daleks ont l’insulte retenue, en cours) / gueulante de ma part, et retour au calme quand je recommence à leur faire répondre à des questions en les guidant mollement.

L’autre jour, je pète une gueulante. Le grand classique du prof de 3ème, à base de « Mais vous ne vous rendez pas compte que ce sont les DERNIERS mois pour choisir ce que vous ferez l’année prochaine, pour DÉCIDER de votre futur ! De votre ORIENTATION ! »

Soupir exaspéré d’Amidala : « Wesh azy, on s’en fiche, du futur ! »

Je m’étrangle. Je m’étrangle parce que cette remarque délicate est à l’unisson parfaite d’une question que je n’osais pas mettre en mot depuis quelques mois : pourquoi les mômes devraient-ils s’intéresser à leur futur ?

Résumons : nous passons, en 3ème, un temps non négligeable à bosser avec eux sur l’orientation post-collège. Mais avec ce boulot essentiel, se développe un corolaire des plus pervers : nous finissons, les adultes, par nous convaincre que le gamin à qui nous nous adressons tient à son projet d’aller en lycée général option programmation, ou en bac pro avionique. La preuve : quand nous en parlons, il hoche la tête, l’air totalement décidé. Évidemment. Nous sommes ses profs, comment pourrait-il protester ? Et surtout quel argument aurait-il ? Les élus qui ont une idée précise et réaliste de leur orientation sont plus rares que le bon goût chez des candidats de téléréalité.

J’ai de plus en plus souvent l’occasion de le constater : les 3èmes d’Ylisse ne veulent pas du futur. Et je dois avouer que j’ai du mal à leur en vouloir. Car bon sang que leur propose-t-on ? Non seulement nous, au collège, mais tout le reste de la société ? Une orientation qu’ils ne comprennent pas vraiment pour s’insérer dans un monde apparemment épouvantable chapeauté par une classe dirigeante cynique ? Quel intérêt ? Quelles attraits a-t-elle, cette soi-disant indépendance ?

Et là se noue l’Ouroboros. Les adultes se désespèrent d’une génération future amorphe et sans volonté, génération future atterrée par le monde qui l’attend. Dès lors oui, je peux comprendre Amidala, les Daleks, et une majorité d’élève du collège d’Ylisse : finalement, pourquoi ne pas profiter de cet espace qu’ils connaissent, dans lequel ils peuvent exercer leur pouvoir et se livrer à des activités autrement plus exaltantes que de prendre un énième rendez-vous chez la conseillère d’orientation.

Je ne doute pas que dans beaucoup d’autres établissements, cette avancée vers l’âge adulte se passe de façon beaucoup plus apaisée. Mais que ce problème existe dans tous les bahuts que j’ai traversés sans exception me fait croire qu’il ne s’agit pas d’un mal-être propre aux tours d’Ylisse.
Alors comment y remédier ? On se heurte à nouveau à ce paradoxe : le collège, qui se veut, par réformes successives, un lieu d’ouverture sur le monde en construit une représentation totalement faussée – pour certains de mes élèves, Paris est cet endroit où on n’a pas le droit de se rendre, Vigipirate oblige, car sinon on va exploser – et devient un sanctuaire, une tour d’ivoire hors de laquelle il est très difficile de s’imaginer une vie. Surtout lorsque l’on habite dans une ville de banlieue dans laquelle les distractions ne sont pas forcément légion. Peut-être faudrait-il que le travail sur l’orientation commence beaucoup plus tôt. Peut-être faudrait-il permettre à tous les adultes de l’établissement de faire leur boulot dans les meilleures conditions possibles, afin que les élèves aient sous les yeux des personnes heureuses d’être dans la vie active.

Peut-être faudrait-il se décarcasser pour faire du monde qui les attend un endroit un peu meilleur. Où maman ne part pas faire des ménages à la Défense à 19h, où on ne promet pas l’Apocalypse à chaque élection, où on peut subvenir aux besoins de ses enfants si on décide d’en avoir.
Le je-m’en-foutisme des Daleks, il a un peu le goût de la peur, du manque d’envie. Il tend un miroir à ce qui les attends dehors. Et le reflet qu’il projette ne me plaît pas vraiment.

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