Quel futur ?

futur-anglaisDepuis la rentrée, je tempête sur le manque d’implication des 3èmes Dalek.

Entendons-nous bien.

Cette classe, qui a tout le potentiel pour me transformer en une sorte de serpillère humide de bave rageuse et de larmes de dépit se comporte finalement assez correctement. Ils se tiennent correctement, amènent leur matériel, poussent même le vice à faire le travail demandé en classe par écrit. En REP+, c’est pas mal.

Mais ça s’arrête là.

Car à vrai dire, les 3èmes Daleks ne sont pas, pour la plupart des élèves de 3ème.

Ce sont des mômes qui subissent gentiment ce que le professeur leur propose, de cours en activités. Ils fonctionnent selon cet accord tacite : nous ne poserons pas de souci, tant que le prof ne vient pas nous chatouiller trop près.

Les chatouiller trop près consistant à les impliquer.

Mes pires moments de cours avec les Daleks, c’est quand ils doivent eux construire le savoir. Occuper l’heure. Faire preuve d’initiative, de prise de risque. Bref s’impliquer. Dans ces moments-là, le cours se passera invariablement de la même façon : apathie hargneuse / bavardages / conflit avec le profs et avec les autres élèves (« mais azy tais-toi je veux travailler ! «  »Wesh ta bouche vilaine ! » -> Les Daleks ont l’insulte retenue, en cours) / gueulante de ma part, et retour au calme quand je recommence à leur faire répondre à des questions en les guidant mollement.

L’autre jour, je pète une gueulante. Le grand classique du prof de 3ème, à base de « Mais vous ne vous rendez pas compte que ce sont les DERNIERS mois pour choisir ce que vous ferez l’année prochaine, pour DÉCIDER de votre futur ! De votre ORIENTATION ! »

Soupir exaspéré d’Amidala : « Wesh azy, on s’en fiche, du futur ! »

Je m’étrangle. Je m’étrangle parce que cette remarque délicate est à l’unisson parfaite d’une question que je n’osais pas mettre en mot depuis quelques mois : pourquoi les mômes devraient-ils s’intéresser à leur futur ?

Résumons : nous passons, en 3ème, un temps non négligeable à bosser avec eux sur l’orientation post-collège. Mais avec ce boulot essentiel, se développe un corolaire des plus pervers : nous finissons, les adultes, par nous convaincre que le gamin à qui nous nous adressons tient à son projet d’aller en lycée général option programmation, ou en bac pro avionique. La preuve : quand nous en parlons, il hoche la tête, l’air totalement décidé. Évidemment. Nous sommes ses profs, comment pourrait-il protester ? Et surtout quel argument aurait-il ? Les élus qui ont une idée précise et réaliste de leur orientation sont plus rares que le bon goût chez des candidats de téléréalité.

J’ai de plus en plus souvent l’occasion de le constater : les 3èmes d’Ylisse ne veulent pas du futur. Et je dois avouer que j’ai du mal à leur en vouloir. Car bon sang que leur propose-t-on ? Non seulement nous, au collège, mais tout le reste de la société ? Une orientation qu’ils ne comprennent pas vraiment pour s’insérer dans un monde apparemment épouvantable chapeauté par une classe dirigeante cynique ? Quel intérêt ? Quelles attraits a-t-elle, cette soi-disant indépendance ?

Et là se noue l’Ouroboros. Les adultes se désespèrent d’une génération future amorphe et sans volonté, génération future atterrée par le monde qui l’attend. Dès lors oui, je peux comprendre Amidala, les Daleks, et une majorité d’élève du collège d’Ylisse : finalement, pourquoi ne pas profiter de cet espace qu’ils connaissent, dans lequel ils peuvent exercer leur pouvoir et se livrer à des activités autrement plus exaltantes que de prendre un énième rendez-vous chez la conseillère d’orientation.

Je ne doute pas que dans beaucoup d’autres établissements, cette avancée vers l’âge adulte se passe de façon beaucoup plus apaisée. Mais que ce problème existe dans tous les bahuts que j’ai traversés sans exception me fait croire qu’il ne s’agit pas d’un mal-être propre aux tours d’Ylisse.
Alors comment y remédier ? On se heurte à nouveau à ce paradoxe : le collège, qui se veut, par réformes successives, un lieu d’ouverture sur le monde en construit une représentation totalement faussée – pour certains de mes élèves, Paris est cet endroit où on n’a pas le droit de se rendre, Vigipirate oblige, car sinon on va exploser – et devient un sanctuaire, une tour d’ivoire hors de laquelle il est très difficile de s’imaginer une vie. Surtout lorsque l’on habite dans une ville de banlieue dans laquelle les distractions ne sont pas forcément légion. Peut-être faudrait-il que le travail sur l’orientation commence beaucoup plus tôt. Peut-être faudrait-il permettre à tous les adultes de l’établissement de faire leur boulot dans les meilleures conditions possibles, afin que les élèves aient sous les yeux des personnes heureuses d’être dans la vie active.

Peut-être faudrait-il se décarcasser pour faire du monde qui les attend un endroit un peu meilleur. Où maman ne part pas faire des ménages à la Défense à 19h, où on ne promet pas l’Apocalypse à chaque élection, où on peut subvenir aux besoins de ses enfants si on décide d’en avoir.
Le je-m’en-foutisme des Daleks, il a un peu le goût de la peur, du manque d’envie. Il tend un miroir à ce qui les attends dehors. Et le reflet qu’il projette ne me plaît pas vraiment.

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Pas normal

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Chers élèves de 3ème Dalek,

J’achève juste de regarder l’émission « Last week tonight » : le présentateur a invité son public à coller sur son frigo un post-it comportant ces mots : « This is not normal ».

Il parle de l’élection américaine. Je pense à vous. Je combats l’envie de me lever et d’aller saisir un papier jaune et d’écrire dessus.

Ce n’est pas normal.

Il vient de me rappeler que ce qu’il se passe au collège Ylisse n’est pas normal. Vous vous êtes métamorphosés, cette semaine, en pompeurs d’air diplômés, en empêcheurs de bosser en rond, en passifs-agressifs à la petite semaine. À force de bosser en REP +, on finit par perdre la perspective : à croire que ce que nous vivons chaque jour est le quotidien le plus banal. Les petites incivilités, les cris, les punitions, les insultes, mêmes. On se berce dans un sentiment de fausse sécurité : « Oui mais j’arrive à faire cours. » « Oui mais au moins ils travaillent, quand je leur permets de refaire l’évaluation à volonté. » « Oui mais ils se confient à moi. »

Sauf que là, vous avez décidé de tester vos profs. Moi le premier. Bavardages à n’en plus finir, devoir non rendus, protestations dès qu’il faut sortir un stylo ou bouger une table. Et le pompon de l’humiliation pour un prof : les conversations qui ne cessent pas quand je m’adresse à vous. Impression d’être totalement transparent : mon existence dépend de votre bon vouloit.

Et pour cela je dois vous remercier.

Aucun masochisme derrière tout ça – je suis le type le moins masochiste du monde, je n’ai jamais ouvert un Marc Levy de ma vie – juste une reconnaissance de m’avoir réveillé. Je ne suis pas un super-prof aguerri, vous aviez juste décidé de me foutre la paix. Mes cours vous convenaient et j’étais en état de grâce. Seulement voilà : depuis que j’ai multiplié les exigences, le travail en autonomie, la complexité des activités, vous renâclez. Vous me faites comprendre que hey, je ne suis plus dans le tempo, qu’il va falloir que je m’adapte à votre valse (c’est une danse de vieux). Et il y a quelques années, j’aurais rougi de m’être fait emporté ainsi, j’aurais passé de longues nuits à me remettre en question, en me demandant où j’avais foiré notre relation. Je m’en serai voulu de ne pas voir en vous les diamants à l’état brut qui sommeillent.

Pas cette fois.

Je suis un vieux prof aigri et si j’ai appris une chose, c’est que des diamants à l’état brut, il y en a dans chaque collège de France. Que vos failles et vos difficultés ne vous donnent qu’un seul droit : celui d’être plus efficaces, plus futés, plus bosseurs que les autres. Le temps de la compassion et des remises en question est fini. Nous sommes en novembre, et vous avez décidé de croiser les bras. De prendre le pouvoir pour pouvoir vous complaire dans votre immobilisme. De vous abîmer dans vos intrigues de cours de récré, dans vos petites violences, dans vos harcèlements du quotidien. Parfait. Eh bien moi, j’ai décidé qu’il était temps de botter des culs.

Parce que ça n’est pas normal.

J’ai gâtifié l’autre jour sur votre potentiel, sur la foi que j’ai en vous. Sur cela, je ne reviens pas d’un iota. Et c’est justement pour ça que je refuse de revoir mes exigences à la baisse. C’est pour ça que je viens en cours de musique pour vous dire que ne pas comprendre ce que signifie la juxtaposition des notes quand on reconnaît une proposition juxtaposée en moins de quatre secondes, c’est de la fumisterie. Que partir dans de grandes envolées lyriques sur son manque de sommeil – bien réel – et se vanter d’envoyer des snaps à quatre heures du matin c’est honteux.

Ce n’est pas normal

J’ai passé la soirée de l’autre jour avec des gens travaillant également dans l’Éducation Nationale, dans des milieux autrement plus favorisés. Je me suis rendu compte du fossé qui nous séparait, et de l’exaltation que je ressens, pour l’instant, à bosser en votre compagnie. Mais j’ai été aussi été douché d’un certain nombre d’illusions : celles que nous nous tissons mutuellement autour des yeux, à force de nous côtoyer. Vous n’êtes pas exceptionnels, vous n’êtes pas démoniaques, nous, les profs, nous racontons ça pour donner un peu de cohérence à notre sacerdoce en REP +. Nous ne sommes pas exceptionnels, nous ne sommes pas des tortionnaires diplômés, vous nous dessinez ainsi parce que les ados, tous les ados, ont un besoin immense de mythologie.

Nous sommes tous des êtres furieusement banals. La balle de l’anormalité, ce n’est pas nous qui la tirons, c’est un système politique, social, administratif qui craque sous son propre poids, qui fonctionne comme il peut. Mal, donc. La balle de l’anormalité nous transperce de l’extérieur. Et nous enferme dans nos petites représentations, le prof aux ailes immaculées arrachant l’élève aux griffes noires de l’ignorance.

Sauf que ça ne se passe pas comme ça, je vous estime trop pour vous noyer sous les poncifs. Comme beaucoup d’ados, vous êtes pour la plupart dans une phase trous du cul, et vous exercez votre pouvoir de nuisance sur des adultes un peu crevés. Et si nous devons vous sortir de cette phase, ô combien banale, ce sera par des cours encore plus ciselés, par des activités mieux cadrées, des projets plus rigoureux. On n’oubliera jamais vos difficultés, vos projets, vos problèmes. Mais je refuse de laisser vos intimes tragédies vous étouffer. Vous êtes tellement plus que cela.
Vous êtes des êtres humains.

Des êtres humains comme F. Qui vient me trouver, à la fin de l’heure. Et qui s’écroule en larmes. Parce qu’il est malade, que son traitement l’épuise, que pour l’instant c’est trop dur. F. dont le visage habituellement placide est secoué par l’angoisse. Je le rassure. À cet instant-là, cet instant précis, je lui dis d’arrêter d’être un élève. De s’occuper d’aller mieux. Parce que c’est ce qui compte.

Pour le moment.

Et quand les nuages se seront dissipés, je l’engueulerai pour le peu d’efforts qu’il fournit quant à la justification de ses réponses, pour ses bavardages de plus en plus fréquents. Et ce sera le tour de B., de S., de R…. Vous êtes ce qu’il y a de plus précieux à nos yeux de professionnels de l’éducation, vous êtes les êtres les plus ordinaires qui soient.

Ne glorifions pas d’horribles insuffisances de la société, qui ne vous, qui ne nous fournit par les moyens de grandir et d’éduquer convenablement. Réjouissez-vous. Vous n’êtes pas que des élèves de REP + offert à une odieuse commisération. Vous êtes une bande d’ados casse-couille qui méritent qu’on leur remette les pendules à l’heure.

Et ça commence dès demain.

Les profs, ces absentéistes

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Dans mon immeuble, il y a une dame qui habite au premier étage. Je vais changer ses ampoules, remonter sa pendule, revisser ses meuble, espérant ainsi grignoter des places sur son testament, cultivant ainsi le côté Amélie Poulain de cette résidence de la capitale.

L’autre jour, alors que, juché sur un escabeau du troisième âge, je m’affaire à vérifier que non, il n’y a pas de rat géant dans le placard, j’entends la voix de ma voisine s’élever.

« Dites, ça vous embête pas de devoir enseigner l’arabe à la place du français ? »

Au prix d’un effort surhumain et de moulinets des bras qui chassent les derniers effluves de ma dignité, je parviens à me maintenir en équilibre.

« Je… Quoi ?
– Ben oui. Votre ministre elle a dit que maintenant, vous devez tous enseigner l’arabe non ?
– Qui vous a dit ça ?
– Je sais pas. Les journaux. La télé non ?
– Eh bien c’est faux. Je n’enseigne pas l’arabe cette année, ni l’année prochaine, visiblement…
– Mais… Mais alors pourquoi j’en étais convaincue ? »

Parce qu’il y a des mots. Des mots qui naissent, comme une rumeur, des mots qui se propagent. Et  qui, autour d’eux, créent des images. Des histoires. Des histoires qui sentent un peu le faisandé.

Des mots comme « absentéisme. »

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Source : Site du Larousse.

Depuis quelques jours, il est sur toutes les lèvres. « L’absentéisme » des professeurs. Par un catastrophique alignement cosmique. Parce que des candidats à de hautes fonctions politiques pensent que c’est un terreau sur lequel ils pourraient engranger des voix, nécessaires à leur nomination, parce que certains enseignants, persuadés d’être des chevaliers blancs, s’amusent à vilipender leurs collègues en espérant en retirer une quelconque gloriole, parce que, aussi fort que l’on s’y attaque, ce mythe persiste : les profs choisiront toujours ce métier avant tout pour le peu de travail effectif qu’il permet.

D’où ce mot. Absentéisme. Si vos enfants n’ont pas cours, c’est parce que la prof de SVT n’a pas voulu venir bosser aujourd’hui, que le prof de français avait la gueule de bois et a prétendu une gastro, ou que la prof de techno partait à un mariage.
L’absentéisme, c’est la marque d’infamie. Le terme honteux dont on marquait au fer rouge les élèves décrocheurs. On ne se préoccupait ni de leur mal-être, ni de leurs difficultés. Élève absentéiste, il ne mérite que ça, au suivant.

Bien heureusement, les temps ont changé, et aujourd’hui, il est temps que ces profs trop sûrs d’eux, glandant aux frais du contribuable, comprennent ce qu’ils ont fait subir aux mômes de jadis. Désormais, ce sont eux qui seront taxés d’absentéisme. Des milliers de cours non assurées ! Et auxquelles de drastiques mesures sont prises pour faire face !

Sauf que. Sauf que les faits sont têtus. Et qu’à opposer parents, élèves et enseignants, à mettre en place ce qui ressemble de plus en plus à une arène, on cache derrière un écran de fumée certains détails de la vie des établissements scolaires. Quelques exemples pris au hasard :

ACTE I : Bureau de ma Cheffe Adjointe. Je lui explique que, accompagnant exceptionnellement mes élèves au conservatoire pour leur option musique, j’arriverai sans doute avec dix minutes de retard en cours de latin, retard qui sera bien entendu rattrapé en ne prenant pas de pause (Les élèves latinistes pensant que la pause c’est pour les faibles et les fidèles de Tarquin le Superbe)

CHEFFE ADJOINTE : Vous me JUREZ que vous les rattrapez, ces dix minutes, Monsieur S. ! Parce que là, début octobre, on en est à prêt de 100 heures de cours non assurées.

MOI : Cent heures ? Comme dans le nombre ?

CHEFFE ADJOINTE (m’agitant un papier sous le nez comme le prêtre de l’Exorciste un crucifix sous le nez de la gamine) : Contemplez !

MOI : Euh Mme Cheffe Adjointe… Avec tout le respect que je vous dois et même un peu plus, ces heures prennent en compte les absence des deux profs d’espagnol et du prof de musique.

CHEFFE ADJOINTE : Oui…

MOI : Profs qui n’ont pas été nommés pour cause de manque de personnels dans l’académie.

CHEFFE ADJOINTE : Oui…

MOI : Ce qui pose la question métaphysique suivante : un prof qui n’existe pas à son poste peut-il être absent ? Et question beaucoup moins métaphysique : si on soustrait ces heures-là, on n’obtiendrait pas un chiffre BEAUCOUP plus modeste ?

 

ACTE II : Bureau de Cheffe, l’année dernière.

MOI : Euh, Cheffe ? Une petite faveur, si ce n’est pas trop vous demander.

CHEFFE : Ouiiii ?

MOI : Euh, la formation « méditation de pleine conscience », je dois vraiment y aller ? Je veux dire, je me sens déjà vachement pleinement conscient comme gars, même que j’ai l’application « Méditons avec Petit Bambou » sur mon téléphone et…

CHEFFE : Ah mais Monsieur S., cette formation c’est pour toooout les profs de 6ème.

MOI : Oui, mais ça va me faire louper pas mal d’heures de cours et je me forme déjà à la musique, rapport à ce que je suis prof principal des 6èmes Glee et je peux même poser des questions aux collègues qui la font et…

CHEFFE : Tous-les-profs Monsieur S.

MOI : Cheffe oui cheffe !

 

Et je ne parle ici que des exemples funs et rigolos. Pour éviter de casser l’ambiance, j’éviterai d’évoquer le cas d’enseignants vacataires recrutés sans la moindre formation, précipités devant des mômes, et s’enfuyant à toutes jambes, la boule au ventre. Ou bien le petit loupé concernant le recrutement des professeurs d’espagnol cette année (tapez « professeurs d’espagnol » dans un agrégateur d’articles de presse pour de grands moments de rigolade). La réforme du collège prévoit une LV2 dès la 5ème. Génial. Le seul petit souci est que le recrutement, qui aurait mathématiquement dû être beaucoup plus important pour cette matière, n’a pas suivi. Du coup, pénurie d’enseignants dans cette matière et « absentéisme » redoublé.

Soyons clairs et nets : il y a de l’absentéisme chez les profs, comme il y en a dans tous les autres secteurs d’activité. Mais je refuse de continuer à entendre ce mot galvaudé, corrompu et employé comme un contrefeu de plus en plus souvent.

Il en va d’une part de l’honneur de ma profession. Je le répéterai aussi longtemps que nécessaire, le professorat renferme une majorité de gens passionnés. Qui travaillent au-delà de tout horaire limité par une quelconque lettre de mission. Parce que oui, la vocation reste une motivation très forte dans ce boulot. Innombrables sont les profs qui restent éveillés jusqu’à pas d’heure pour préparer leurs cours, corriger des copies, aider leurs élèves.
Même si je ne me lasserai jamais de démontrer ce point, je sais que je ne pourrai jamais convaincre totalement. Le « travail invisible » des profs n’est pas assez perceptible pour être prouvé une fois pour toute.

Mais il se joue également une crise nettement plus aiguë, qui met les élèves en fragilité extrême. Les professions de l’enseignement sont en crise. Le concours du CAPES n’attire toujours pas assez de candidats pour occuper les postes d’un secteur toujours en expansion, accroissement naturel oblige.
Et, histoire d’atténuer, d’atermoyer, on commence à mettre les heures de cours non assuré dans le grand sac de « l’absentéisme ». Sur le dos de ces suspects que sont les enseignants. Car si au fond ils bossaient, ils bossaient vraiment, davantage, tout cela n’arriverait pas.

Absentéisme, c’est génial. Ça crée des responsables. Mais dans quel but ? Pour quels résultats ? Pour avoir des gens à blâmer ? Blâmons, ça ne mange pas de pain et ça défoule. Mais concrètement, quels seront les résultats ? Les postes vacants seront-ils pourvus, les enseignants plus performants ? Et surtout, encore une fois, qu’elle en ressortira grandie, la défiance entre les professeurs et les parents d’élèves ! Cette ère du soupçon qui crée deux camps de plus en plus irréconciliables, entre lesquels les mômes peinent à exister.

Que les profs soient encore honnis dans de médiocres publications ou sur des plateaux télés, que des cas particuliers soient montés en épingle, ce n’est pas grave, c’est le jeu, on a l’habitude. Mais ne soyons pas dupe.

Ce qui est dissimulé par ce mot, c’est un refus, un de plus, un obstacle de vouloir réussir, avec à la fois rigueur et humanité, à reconstruire l’enseignement. Pour les élèves. Ce qui ne sera possible que si nous souhaitons leur bien avant tout. Et par ricochet, celui des profs et des parents.

L’un d’eux

 

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Je suis l’un de ces profs qui travaillent là où les voitures brûlent. Là où des policiers sont mutilés. Là où il se chuchote que les règles de la République ne s’appliquent plus.

Je suis l’un de ces profs dont la gorge, qui n’était pas bien vieille dans le métier, s’est serrée quand son arrêté d’affectation lui a dit neuf un, RER D, Grande Borne. L’un de ceux qui a pensé que sa vie professionnelle, ce serait un mauvais feuilleton, maintenant. Avec boulettes de papiers dans la classe,  boulettes de shit à la récré. Insultes et bagarres. Je suis l’un de ces profs qui ne levait pas les yeux quand il traversait l’immense parking pour atteindre le collège de béton.

Je suis l’un de ces profs qui n’accepte pas ce qui est arrivé. Qui dans ses fantasmes, saisit les silhouettes armées de flacons qui mutilent à jamais, les secoue par les épaules. Et qui sait qu’il n’aurait pas entre les mains des seigneurs noirs ou des monstres au visage gorgone. Mais sans doute les mêmes, en plus âgés, plus usés, que ceux qui fréquentent sa salle de classe. Et qui sortiraient une excuse merdique, les yeux baissés, parce qu’ils n’ont jamais pris le temps de revoir le cours sur l’argumentation.
Je suis l’un de ces profs qui a la bile aux lèvres et l’estomac retourné de se dire que ce qui alimente les chaîne d’infos en continu – et quel nectar, hein, les immeubles utopistes des années 70 qui s’enflamment de haine ! – c’est finalement de la médiocrité. Pas le mal absolu qui s’est inscrit dans les grandes cités européennes en lettres d’horreur. Juste des mecs et quelques nanas, qui suivent sans réfléchir ce que faisaient leurs prédécesseurs.

Je suis l’un de ces profs qui dégueule devant ce qu’on peut lire sur cet endroit, où je traîne mes guêtres depuis plus de deux ans. Un de ces profs qui, depuis des années, se dit que le bruit des cocktails molotovs, des sirènes qui hurlent et des familles qui pleurent, dans les immeubles ou au service des grands brûlés pourrait s’assourdir si on arrivait à faire oublier ça aux mômes. À ceux qui se retrouveront, dans quelques années, à ne pas se sentir à l’aise quand ils rentrent chez eux le soir. Où qui auront fait leur cette ombre qui hurle et qui blesse, parce qu’ils la fréquentent, cette ombre, depuis toujours.

Je suis, comme la totalité de mes collègues, l’un de ces profs qui est convaincu que l’on peut aider. Fondamentalement. Non pas en élevant la voix et en rappelant à l’ordre. Mais en arrivant à donner quelque chose de plus, quelque chose de mieux.

En faisant de nos élèves des aristocrates.

Je suis l’un de ces profs qui voit les élèves de la classe à option musique de son collège. Qui joueront dans deux des plus grands lieux de concert parisien avec l’un des meilleurs musiciens qui soient. Actuellement, toutes leurs pensées sont tournées vers cet endroit. Sauf A., A. qui a le regard fuyant, A. qui tourne vers l’ombre des yeux fascinés. A. à qui ses camarades répètent en permanence qu’il faut se reprendre, écouter, que c’est important. A. qui, de plus en plus fréquemment, sourit quand on bosse sur la mise en scène parce qu’il s’agira pas de rigoler, le jour J. A. qui, pour la première fois depuis le début de l’année, est venu me montrer un texte qu’il avait écrit en petites lettres serrées, pour lui-même, un truc qui n’a rien à voir avec les histoires de trafic dont il bourre ses copies.

« C’est différent de d’habitude, A., j’ai dit.
– Ouais. Ça c’est mes trucs persos, c’est ce que j’aime bien faire tout seul.
– Et c’est ça que j’aimerais lire, parce que c’est A. qui m’intéresse. »

A. et pas l’ombre.

Je suis l’un de ces profs qui avait Y. en classe l’année dernière. Y. qui a passé un an à essayer de nous, de se convaincre qu’elle était une ravissante idiote et qu’elle souhaitait juste finir ses études pour qu’on lui fiche la paix et reprendre sa vie d’ado coincée dans les barres d’apparts, devant sa télé. Y. que sa prof principale n’a jamais lâché, et qui à présent, part en stage en Norvège. Dès la Seconde, parce que ses profs pensent qu’elle en a l’envergure.

Je suis l’un de ces profs qui pense que l’on doit donner du bon, du beau à ceux qui, comme c’est parti, seront les silhouettes de la prochaine saison de Familles de policiers déchirées à la Grande Borne. Qui voit qu’en étant exigeant, impeccable au niveau de son cours, on peut avoir B., N. et J. expliquer en mots précis pourquoi elles comprennent le traumatisme fondateur de Rousseau et que, non, ça n’a rien de ridicule, cette histoire de peigne. Et que cette victoire là est une étape, minuscule, ridicule, sur la route du changement.

Je suis l’un de ces profs qui voient les élèves des « Territoires » mettre en place des projets photos délirants, s’investir dans la ventes de babioles plastique pour partir en voyage. Je suis l’un de ces profs qui pense que c’est ainsi, en projetant cette immense envie d’ambition et de rigueur sur ceux qui viennent, que les flammes s’apaiseront.

Nous pouvons aider, nous pouvons demander à ces mômes que nous fréquentons chaque jour d’allumer leurs petites lumières, ces lueurs qui dévoileront que les actions abominables ne sont qu’une atroce exception. Une exception que nous pouvons éradique, par l’instruction, par l’ambition, par une éducation en lien avec tout le reste de la vie de ces mômes. Parents, associations, clubs, municipalité, justice.

Si vous saviez, si vous voyiez tout ce qu’ils font de beau, de bon dans la ville où des ombres dealeuses se dissimulent dans les discours asthmatiques de responsables politiques, dans les cris de haine et dans la peur.

Je suis l’un de ces profs qui ne détourne pas les yeux de la réalité, mais qui voit dans le travail de ses collègues, qui voit dans la rigueur, l’ambition et le beau, la porte de sortie.

À condition qu’enfin, nous parvenions à joindre nos forces à toutes les autres.

Lettre à un jeune collègue

Lettre

Ce soir, je parle avec Léo. Même si on se connaît à peine – nous échangeons de temps à autres sur facebook – j’adore Léo. Il s’exprime extrêmement bien, compose des trucs improbables et géniaux, a quelque chose d’éminemment cool et détaché dans son tempérament et cependant, parle avec passion d’absolument tout. (en même temps, tous les Léo que je connais sont exceptionnels, mon idéal masculin s’appelle Léo (ceci était la parenthèse inutile et gênante de l’article)).

Du coup, plutôt que de lui répondre vite fait un message tout mal foutu sur facebook à Léo… Je lui réponds vite fait un message tout mal foutu sur mon blog.

« Cher Léo,

Tu m’as dit ce soir que tu ne te sens pas assez mûr pour enseigner. Que tu doutes. Que tu as peur de ne pas passer pour un « vrai adulte », doté d’une « autorité naturelle ». Je ne sais pas vraiment que faire de ces informations. Depuis que je suis entré dans ce métier, j’ai acquis une méfiance sans bornes pour les certitudes. Alors encore une fois, je vais parler de moi. Et de ce que j’ai eu l’occasion de constater depuis les neuf années que je roule ma bosse dans ce métier.

Si tu rejoins le rang des profs, tu vas rejoindre la grande quête. Rien d’héroïque, crois-moi : c’est une quête millénaire, mais qui se fait à genoux dans la terre, à gratouiller un peu tous les jours. Une quête consistant à répondre à cette grande question : « Qu’est-ce qu’enseigner ? »

Parce que oui, Léo, c’est sans doute là que se trouve l’alpha et l’omega de ce boulot : personne ne sait exactement ce que nous sommes censés faire. Écoute ! Elles sont des dizaines, ces voix, à nous intimer d’apprendre aux élèves, d’une façon ou d’une autre : lire-écrire-compter, le socle commun, la formation de citoyens. Parfois, les documents qui encadrent nos missions se contredisent les uns les autres.

Ton but premier sera sans doute de réussir à te forger ta conception de l’enseignement, ton rapport aux élèves. Que leur dois-je, que puis-je attendre d’eux ? Sachant que ces questions seront remises sur le tapis chaque année, à chaque nouvelle classe.

Et c’est pour ça que j’aime tellement ce boulot. Pour cette tâche infiniment complexe, toujours à redéfinir, entre les consignes institutionnelles, la réalité du terrain et ta personnalité.

Tu as raison, tu sais : le début de cette aventure passe par l’autorité. Je ne vois pas de honte à l’admettre. L’autorité au sens de la capacité à exister parmi un groupe de mômes, à te bâtir ta figure d’enseignant, figure aussi polymorphe qu’il y a de profs et de pédagogiques : capitaine, dictateur, tuteur, collaborateur… et je passe plein d’autres mots en « -eur ». Mais, je l’ai déjà dit, je ne crois absolument pas à l’autorité naturelle, cette espèce de jansénisme absurde qui voudrait que lorsqu’un adulte ouvre la bouche, tous se taisent pour boire ses paroles, tandis qu’un autre peut hurler, cela n’empêchera pas Marwan de danser le zouk sur son bureau.

L’autorité s’apprend, se transmet, se ressent. L’autorité est l’ensemble des outils que tu mets en place pour exister, en conjonction avec ta personnalité. Certains y arrivent plus vite que d’autres. Mais elle est forcément le fruit d’une réflexion. Et je connais des crevettes de 23 ans infiniment plus respectées par les pires chiards que des armoires à glace avec quinze ans de métier derrière eux. Si tu acceptes cela, tu y parviendras. À l’aide de tes collègues, de littérature théorique, par l’expérience.

Maintenant, Léo, sache que je serais immensément heureux que tu rejoignes cette profession que l’on dit de plus en plus désertée, et mal considérée.

Parce que, tout d’abord, tu ne t’ennuieras que si tu le souhaites. Le boulot d’un enseignant débute et s’arrête quand il le souhaite. C’est paradoxalement le point le mieux et le plus mal compris de notre profession.

Il est facile et tentant de vilipender les profs et leurs dix huit heures de cours. De la même façon, il est tout aussi facile pour nous de brandir le bouclier de la correction de copies et de préparation des cours. À la vérité, notre métier est unique car notre éthique est seule guide. Estimes-tu devoir travailler tel ou tel cours, sera-t-il plus efficace d’improviser celui-ci ? Tu es l’unique juge, même si tes collègues te seront souvent, je l’espère, un soutien précieux.

Quel est le prix de cette liberté ? Disons-le une fois pour toute. Avec 9 ans d’ancienneté et enseignant dans un établissement « difficile », mon salaire oscille entre 2000 euros net (sans aucune prime ou heure supplémentaire) et 2300 (si je suis prof principal et que j’enseigne trois ou quatre heures de plus par semaine en remplaçant un collègue absent par ci par là). Voilà.

D’autre part, Léo, tu disais ta crainte de « planter » des élèves. De faire des erreurs de débutant en leur enseignant et donc de bousiller leur année. Laisse-moi te dire que, une fois encore, cela n’arrivera que si tu le souhaites.

Tu es débutant, cela est entendu. Peut-être, sans doute, commettras-tu des erreurs, avec des explications trop rapides ou confuses. Des activités pas toujours bien choisies, des évaluations déséquilibrées.

Cela importe peu.

Et surtout cela peut arriver à n’importe qui, quelle que soit son ancienneté dans le boulot. Malgré tout le mal que l’on peut en dire, les programmes officiels nous fournissent un cadre précis, tous comme les manuels scolaires et, une fois encore, nos collègues. Là aussi, c’est ton éthique professionnelle qui déterminera si, oui ou non, tu baisses les bras par rapport à tes difficultés où si tu rebondis. Certaines de tes plus belles réussites professionnelles arriveront lors de tes premières années. J’en veux pour preuve cette heure magique passée avec C. l’autre jour, ma collègue néo-tit, qui a fait lire ses 6èmes de façon remarquable.

Des collègues, j’en parle abondamment. Et avec raison. Être prof est une expérience humaine intense. Tu te confronteras quotidiennement à des centaines d’êtres en train de grandir, de découvrir mille choses à la journée, de vivre mille vies, parfois bien trop complexes pour leur âge. Tu devras choisir ce que tu es pour eux. Les pousser dans leurs retranchements ou les réconforter. Cela a un prix. Une demande en énergie immense et constante.

Mais si tu as la chance de trouver des adultes qui sont prêts à t’épauler, que ce soit en te faisant rire à la machine à café ou en préparant leurs cours avec toi, en te faisant visiter cette région dans laquelle tu viens d’être affectée ou en venant observer l’une de tes classes, alors tu découvriras une toute autre dimension de ce métier : tu sauras que nous sommes tous lancés dans cette aventure en même temps, chacun à notre façon, chacun avec nos moyens.

Nous cherchons la réponse à la question primordiale : « Qu’est-ce qu’enseigner ? » et je ne pense pas qu’il en existe de plus exaltante. Car en cherchant cette réponse, nous changeons des mentalités, nous nous plantons totalement, nous créons de la reconnaissance ou de l’inimitié. Mais tous les jours nous recommençons. Nous pouvons tout essayer, tout tenter. Ne laisse personne te convaincre du contraire. Tu seras un alchimiste, et pour peu que tu gardes ta capacité à t’émerveiller, ta crainte d’échouer et ton envie de faire, alors tu auras choisis le boulot qu’il faut.

Le travail d’enseignant exige autant de rigueur que d’enthousiasme, de connaissances que de capacités d’improvisation. C’est une tâche de chercheur et d’artisan. C’est peut-être le métier le plus libre et le plus contraint du monde. Nous nous tenons perpétuellement aux extrêmes. Et même si le résultat ne nous apparaîtra jamais immédiatement, nous manipulons d’infimes leviers capables d’infléchir un peu, un tout petit peu, l’avenir de ceux qui, à leur tour, infléchirons la marche du monde.

Bon courage pour ton stage Léo. Je serais heureux de te voir rejoindre cette aventure. Pour voir ce que tu apporteras de tes connaissances, de tes envies et de ta dinguerie dans notre grande quête.

À plus ! »

Les princesses de l’Éducation Prioritaire

Il y a sur Internet deux régions que j’évite comme la peste :

  • Les sites qui parlent de la campagne présidentielle française (j’ai l’impression d’errer sur une longue bande-annonce de Joséphine Ange Gardien meets Antichrist)
  • Les articles traitant d’Éducation Nationale, dont je ressors à chaque fois rouge de colère, vert de rage ou gris de dépression, voir parfois un surprenant mélange des trois.

Cependant, mon papa m’ayant transmis hier un article plutôt détaillé et qui concerne pour beaucoup l’éducation prioritaire, je me suis senti obligé de le parcourir (quelqu’un m’ayant appris qu’on peut manger des croque-monsieur au petit déjeuner ne pouvant pas être de mauvais conseil) et en suis ressorti quelque peu perplexe. Sur le fond, ledit article a le mérite de poser de bonnes questions. Mais le constat est parfois déprimant ou emprunte des raccourcis que même le Petit Chaperon Rouge hésiterait à prendre.

L’explication de texte étant un exercice périlleux, je m’adjoints donc une fois de plus les services des plus hautes autorités en matière de problèmes d’Éducation : Zelda, souveraine d’Hyrule et la Princesse Peach.

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Qui pour l’occasion, seront rejointes par Lucina, qui montre que c’est pas parce que t’es une princesse que tu peux pas avoir des complexes sur la taille.

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En substance que nous explique ce papier ? Que le programme PISA, chargé d’évaluer le niveau des élèves à l’échelle internationale, constate de graves inégalités entre les milieux sociaux en France, au niveau de l’Éducation. Alors je ne suis pas dans le milieu du foot, je ne vais donc pas accuser l’arbitre quand la partie nous est défavorable. Toutefois, je me suis promis de me plonger un jour dans le fonctionnement de ce test : évaluer l’ensemble des systèmes éducatifs sur les mêmes critères me semble un brin étonnant. Mais passons. Suite à cette étude, un conseil national s’est réuni pour se pencher sur le problème. Et il pointe du doigts pas mal de dysfonctionnements, en particulier dans les dispositifs ZEP.

Les ZEP, ou Zones d’Éducation Prioritaire, sont des lieux dans lesquels, pour tout un tas de raisons, on a décrété qu’il fallait mettre le paquet sur l’enseignement et divers moyens ont été mis en place. Entre autres, l’allègement des effectifs, plus de moyens financiers et autres joyeusetés. Sauf qu’il faut se rendre à l’évidence : ça ne marche pas. Les élèves issus de ZEP continuent à galérer leur race.

Alors c’est bien gentil de le dire.

Ça fait des années qu’on le dit.

Ouh là là, qu’est-ce qu’on le dit.

Roh et puis mince. Vous savez quoi ? Que l’explication de texte que je vous préparais aille joyeusement se faire empapaouter. Ça fait des années que l’on dit que les ZEP vont mal. Tout le monde s’indigne, se bat les flancs, et personne ne fait rien. Du coup je décrète que j’en ai ras la marmite à fondue, que les Princesses font un coup d’État, qu’elles sont désormais à la tête de l’Éducation Nationale et que, devant leur premier petit déj, elles vont s’attaquer à ce problème.

 

I. Un problème d’étiquette

Le problème principal des ZEP est, à mon sens, le plus paradoxal. Il s’agit justement de l’appellation. Comme le rappelle l’article du Monde, dès qu’un établissement entre dans le système ZEP, il est immédiatement connoté, au mieux avec condescendance (combien de fois n’ai-je pas eu le droit à des commentaires du style « Ah mais tu enseignes en ZEP ? T’as du courage. ») au pire avec tous les clichés nauséabonds dont se repaît une certaine presse.

Et je sais que j’aurais beaucoup de mal à en convaincre quiconque ne travaille pas dans ces bahuts ou dans l’Éducation Nationale, mais ça joue. Ça joue énormément. Les lycées qui accueillent les élèves d’Ylisse, où je travaille, ont tendance à immédiatement identifier les « élèves ZEP ». Pas forcément par leur comportement ou leurs aptitudes, mais la plupart du temps par leur manque flagrant d’autonomie. On ne cesse d’expliquer à nos élèves – par médias ou représentants de l’Éducation interposés – qu’ils sont privilégiés, qu’ils sont peu par classe, que l’on s’occupe bien d’eux. On fait rentrer sous le crâne des enseignants que nous sommes dans un bahut pas comme les autres (à chanter avec la voix de Fabienne Thibeault).

Et vous savez quoi ? Ça finit par marcher. Le moindre de nos enseignements est emprunt de cette espèce de commisération sourde, et il faut avoir une sacrée force mentale pour ne pas absorber le sous-texte que, oui, finalement, on est un peu des profs teubés dans un bahut teubés pour élèves teubés.

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Comment régler ce souci ? Eh bien en faisant disparaître la spécification ZEP. Oui, c’est totalement zinzin mais au point où nous en sommes, il me semblerait infiniment plus pertinent que chaque collège soit étudié en fonction de sa localité géographique du milieu social des élèves qui le fréquentent, individuellement. Et que l’on fixe des objectifs personnalisés, réévalués chaque année, par un conseil comprenant non seulement des profs, la direction du bahut, mais aussi des inspecteurs et des envoyés du recteur. Oui ce serait infiniment long mais beaucoup plus profitable. Et surtout, fixer des objectifs ambitieux, ambition souvent sacrifiée au profit du réalisme.

J’en veux pour preuve mes premières années en région parisienne, au Collège Crimea. Un collège absolument pas classé, dans lequel le public était confronté aux mêmes soucis qu’à Ylisse. Les classes étaient plus nombreuses, les moyens plus réduits. Mais ça fonctionnait. Parce que toute l’équipe avait pris les problèmes spécifiques du bahut à bras le corps. Et que même si c’était horriblement difficile, et épuisant, on a amené pas mal d’élèves le plus loin possible.

Ça demandait une énergie démentielle. Mais cette énergie, on l’avait parce qu’on…

 

II. Fiche la paix aux enseignants

Être prof (et élève) en ZEP, c’est être sollicité. Très sollicité. Trop sollicité. À un point absolument grotesque. Je vous donne un exemple. C. C. est une collège choudoudou qui vient juste d’arrive dans le métier, et qui en veut. Sa volonté pourrait alimenter l’ensemble des foyers français en énergie jusqu’en 2089. Elle veut apprendre, améliorer ses cours, et bosser avec ses collègues.

Le souci, c’est que C. est inscrite à trois formations obligatoires par semaine. Gestion du stress, échange de pratiques, et méditation. C. doit en plus se rendre, comme tout un chacun aux heures de concertation obligatoires qui ont lieu le jeudi matin. Bilan : entre ça, son boulot de prof, et les projets à l’échelle du bahut dans lequel tout le monde doit s’impliquer, C. n’a le temps de s’investir dans rien correctement.

Sommet du délire : l’autre jour, pendant ces fameuses heures de concertation du jeudi matin, nous nous isolons avec C. pour bosser sur la préparation de cours dont elle n’est pas satisfaite. Nous commençons à chercher des pistes quand débarque Cheffe Adjointe, furibarde : « Les concertations sont faites pour parler de problèmes ZEP exclusivement, et la préparation des cours n’est pas un problème ZEP ! Allez donc vous concerter sur le travail en autonomie des élèves ! »

Du coup, ben C. devra se débrouiller toute seule pour son cours ou alors on préparera ça sur un coin de table en déjeunant.

Je ne dis pas que former les enseignants est superflu, bien au contraire. Il y aurait nombre de choses à redire sur l’arrivée dans le métier. Mais les sollicitations dont nous sommes pressés de toutes parts finissent par avoir un effet contre-productif : nous dispersons nos efforts, nous nous épuisons et les élèves finissent par en pâtir, ne serait-ce que par le heures de cours que nous n’assurons pas pendant lesdites formations.

Qui plus est, arriver en ZEP est rarement un choix. Nombre de profs qui y sont nommés le sont parce qu’il s’agit de nouveaux arrivants, souvent éloignés de leur environnement, de leur conjoint et tout simplement de la vie qu’ils ont connu jusque là, et qui n’ont qu’une hâte : regagner leurs pénates. Chose qui n’arrivera qu’après assez d’années d’ancienneté, et donc d’expérience.

En plus de ça, ils commencent avec des élèves de niveau 75, qui pardonnent difficilement les erreurs que n’importe quel prof, à plus forte raison débutant, commettra. C’est comme si, dans Super Mario, vous commenciez directement par le boss final et que vous progressiez jusqu’au premier niveau. (le premier niveau étant les élèves de la campagne bordelaise, qui vous montrent les livres qu’ils aiment lire et pleurent quand ils ont oublié leur stylo vert dans mon imaginaire.)

Alors comment faire ? Là encore, même si ça peut paraître inconcevable, essayer de considérer que les profs ne sont pas des glandeurs qui ne cherchent qu’à en foutre le moins possible pour être en week end le vendredi matin me semble essentiel. Laisser le temps aux enseignants de se réunir entre eux sans forcément leur demander des comptes, les laisser décider d’utiliser, ou pas, les outils que l’on met à leur disposition et surtout, surtout, encourager les temps d’échange. Je n’en n’ai jamais autant appris sur mon boulot que lorsque je suis allé observer mes collègues, ou que j’ai pu concevoir mes cours avec eux.

Qui plus est, il serait temps de rendre les postes en ZEP enfin un minimum incitatifs, afin que l’on ne se retrouve pas avec des équipes d’enseignants qui n’ont pas envie d’être là. Que ce soit par la construction de vrais projets d’établissement et pas juste « réduire l’absentéisme scolaire », une vraie valorisation des salaires (parce que oui, ça compte) et surtout l’assurance que l’on pourra quitter le bahut quand on le souhaite pour une destination que l’on veut vraiment. Ça peut sembler beaucoup. Mais encore une fois, la situation des ZEP est telle que la demie-mesure n’est désormais plus acceptable.

 

III. Le contexte social

Le plus gros problème des ZEP est qu’elles sont souvent implantées dans des milieux défavorisés, d’une manière ou d’une autre : problèmes économiques, milieux en désertification, criminalité… Ce problème-là ne se résoudra pas par l’Éducation seule. Les ZEP grattent, ennuient, parce qu’elles renvoient nos gouvernants – et nous-mêmes – à leurs responsabilités : il est des endroits sur lesquels l’État n’est pas assez présent, ou tout simplement, dans lesquels les solutions qu’il propose ne sont pas les bonnes.

On peut tenter de changer la société par l’éducation, mais l’éducation est aussi changée par la société. Un môme qui, en rentrant le soir, doit s’occuper de la maison parce que ses parents bossent de nuit ne pourra jamais s’en sortir sans une volonté surhumaine.

Une gamine dont la maman est en Tunisie huit mois par ans sans que personne ne s’en préoccupe aura un brin du mal à comprendre comment l’étude de l’empire carolingien la concerne.

Voir les ZEP et l’Éducation Nationale comme un problème hors sol est aussi grotesque que de casser son miroir parce que notre reflet nous déplaît.

Il faut cesser d’un côté comme de l’autre, de hausser les épaules en signe d’impuissance : « de toutes façons il n’y a rien à faire, vu l’état de la société… » « Tu as vu comment fonctionne l’Éducation Nationale, de nos jours ? »

Coordonner, lier tous les acteurs qui agissent dans la vie des mômes – parents, école, structures culturelles, sociales, réseaux sociaux, mais aussi, évidemment, monde du travail dans son ensemble – est essentiel. Nous pouvons, dans le milieu de l’Éducation, nous remettre en question, et je pense que les idées que j’ai évoquées ne sont pas si délirantes, même si elles ne restent bien sûr que le défouloir d’un enseignant quelconque sur son blog.

Cependant, elles n’auraient d’assises, d’accroche, qu’à condition qu’on les intègre dans un tout. Et ce n’est pas impossible. Ces dernières années, j’ai découvert de plus en plus d’acteurs prêts à s’investir dans l’éducation des mômes. Réussir à étudier leurs propositions, à les hiérarchiser et les mettre en application me semble essentiel.

Mais surtout, surtout, se dire que nous sommes absolument tous responsables. Le temps de la fuite est passé. Si on veut réussir à donner aux chiards les mêmes chances partout, c’est toute la société, toutes les instances gouvernementales qui doivent s’y mettre.

On est parti ?

En tout cas, si ça vous dit, je compte bien tenter de faire ma part : je me rends compte que j’ai à peine commencé à touiller la marmite des idées possibles et applicables… Les Princesses de l’Éducation Prioritaire auront encore pas mal de meetings !

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Des femmes et des hommes

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T. m’a contacté via facebook il y a quelques jours. « Je voulais attendre d’avoir gagné en maturité » a-t-il écrit. Il aimerait que nous prenions un café ensemble, un de ces jours.

T. est l’un de mes anciens élèves, du Collège Crimea, que j’ai quitté avec des sanglots dans la gorge et des étoiles dans les yeux. T. était un de ces élèves choupis d’amour, curieux et en demande de toujours plus. Une écriture atroce, des intuitions géniales. Une année de bonheur. T., un des trois élèves qui a compté, énormément, avec S. et A.

Je retrouve un bachelier à l’orée de ses études supérieures. T. s’est étoffé, a grandi, de la barbe lui grimpe sur les joues. Je constate objectivement ces modifications physiques. Rien à faire. Mon esprit me hurle qu’il n’a absolument pas changé et bâillonne ma raison quelque part dans un coin. Nous nous asseyons dans un café. Et nous commençons à parler. Ou plutôt, T. parle. Beaucoup. Ça ne me dérange pas, je me mets en état d’écoute. Parce que ses mots y invitent, et que ça me semble évident. Il y a des choses qui pesaient lourd sur sa poitrine, on ne s’est pas revu depuis quatre ans et pourtant il déroule. Son vécu de

Son vécu de.

Son vécu de quoi en fait ?

Qui est T. ?

Des élèves devenus adultes, je n’en n’ai jamais rencontré, je m’en rends compte avec un léger vertige. J’ai recroisé des lycéens, échangé sur des réseaux sociaux avec des étudiants en fac. Mais ce face-à-face, avec un ancien élève, jamais.

Mais c’est ça le truc. T. n’est plus un ancien élève, plus vraiment. C’est un jeune homme, qui me parle de sa vie de jeune homme. Qui parle à son ancien prof. Ça je le suis resté. J’écoute et, vers la fin, je prononce quelques paroles. Fermes, déterminées. « Ça me fait du bien de vous entendre dire ça. »

Elle est là, cette extraordinaire dychotomie. T. n’est plus mon élève, je suis toujours son prof. Je ne m’étais pas rendu compte qu’en acceptant cette fonction, j’accepterais aussi la mythologie qui va avec. Je me souviens de M., ma prof de français de 4ème, que j’ai retrouvée, il y a deux ans. Nous avons discuté dans son salon. Nous sommes deux adultes, moi la calvitie, elle les cheveux blancs, mais il n’y a pas. Elle est toujours mon enseignante.

T. sourit, il a l’air heureux. Je plisse les yeux, j’ignore si cette entrevue lui a fait du bien. On dirait. Il court vers son bus pour ne pas le rater, je me dirige vers le RER pour l’attendre. Tandis qu’à mes lèvres une seule phrase qui bat doucement en aile papillons : « Dans deux, cinq, dix ans, ils seront, ils seront, ils seront, des femmes et des hommes. »

Le latin, sous l’ère de la réforme

les Sabines arrtant le combat entre romains et les sabins. 1799. Musée du Louvre

 

Les défenseurs de la réforme du collège n’ont eu de cesse de le proclamer : le latin sortirait magnifié de la refonte des programmes. Jusqu’alors proposé à un petit contingent d’élèves aristocrates, il serait ouvert à l’ensemble des élèves de cinquième, qui découvrirait ainsi la richesse des langues antiques.

Plutôt que de me perdre en textes de lois et en polémiques inutiles, j’aimerais dresser un état des lieux du latin dans mon collège.

Et pour ceux qui ne me connaîtraient pas encore, je me présente : Monsieur Samovar, enseignant dans un collège de REP +, détenteur d’un CAPES de lettres modernes. Du latin, j’en ai fait jusqu’en troisième, et du grec, un peu en fac.

Quand je suis arrivé dans mon collège actuel, le poste d’enseignant de lettres classiques n’existait déjà plus et c’était une collègue de lettres modernes absolument géniale qui avait pris sur elle d’enseigner cette matière. À son départ, elle m’a demandé si je voulais bien reprendre l’option. Le défi intellectuel me plaisait et, surtout, je vis chaque disparition d’un domaine de connaissance comme l’extinction d’une petite bougie dans le noir. Quelque chose de fugace et de très triste. Alors j’ai repris la petite bougie et pendant les vacances de 2014-2015, j’ai ouvert des manuels et des cahiers. J’ai fait des exercices. Je suis allé de classes en classes pour expliquer que, le latin, c’est chouette. Bilan : 28 élèves dans la classe de latin, soit 1/5e des cinquièmes qui avait choisi d’étudier la langue de Catulle et de Ciceron. J’ai tempêté pour garder E. dans mes cours, E. qui était une quiche en grammaire française mais repérait un ablatif absolu les dix doigts dans le nez (ce qui exige des dispositions, convenons-en). E. qui a enfin compris la structure d’une phrase, tandis que O. s’éclatait à rédiger la généalogie de chaque dieu adoré dans l’Empire.

Arrive l’année 2016, année de la réforme. Le latin ne dispose plus désormais d’horaire dédié. Il doit forcément être enseigné à tous les élèves de 5ème, en lien avec une autre matière, sous la forme d’un EPI, un Enseignement Pratique Interdisciplinaire. Cela signifie qu’un collègue doit accepter de créer un projet avec un professeur de latin tout en poursuivant son programme de connaissances propres. Car pas une heure supplémentaire n’est attribuée pour ces projets.

Non. Je ne dois pas trouver un collègue. Mais cinq.

Car mon bahut se compose en effet de cinq cinquièmes. Cette année, je devrai donc trouver cinq collègues pour « enseigner » le latin une heure par semaine pendant… quoi… deux mois par classe ? Qu’aurais-je le temps de transmettre, en deux mois ? Je pourrais en arts plastiques, raconter la fondation de Rome que les élèves pourraient représenter sous forme de fresque. Ce sera géniale, parce que M., la prof d’arts plastiques est géniale.  Mais qu’en est-il du latin en tant que langue ? De sa richesse, de sa descendance foisonnante, des subtils rapports qu’elle entretient avec le français ? Qu’auront retenu les élèves hormis deux trois détails sympatoches ?

Je pourrais, en histoire, étudier Rome en tant que ville, c’est au programme de géographie, la ville. Pas de bol, l’Antiquité, c’est en sixième. Et de la même façon, je pourrais rapidement évoquer les recoins secrets de Rome. Mais pas ses grandes figures et ses fondations d’orgueil et de sang. Pas le temps.

« Vous ne comprenez pas », m’a dit ma Principale l’année dernière « le but de la réforme n’est pas de faire de mini-profs de français mais de plonger les élèves dans un bain culturel. »

Ce que je comprends en revanche, c’est ce mépris sous-jacent pour la « vieille langue à déclinaisons ». À bas le nominatif et l’accusatif, ces notions poussiéreuses et chiantes. À bas ce langage périmé, s’il ne peut s’adapter, c’est qu’il méritait de disparaître. L’ère est aux savoirs vivaces, rapides, prédateurs. Aux compétences utiles. Plus de place pour les vieilles dames que l’âge engourdit.

Si des élèves veulent poursuivre le latin l’année prochaine, ils pourront bénéficier de « vrais » cours, en 4ème et en 3ème. Mais comment convaincre les mômes de poursuivre un enseignement dont ils auront, au mieux, perçu quelques bribes ?

« Vous pourriez proposer un voyage à Rome. » murmure à mi-voix l’inspectrice aux yeux bleus poussière avec qui je travaille désespérément depuis trois quarts d’heures pour bidouiller des projets.

Nous y voilà. Négocier la survie de la matière contre une sortie. Travail contre distraction en sorte. Rarement appât m’a semblé plus triste. La femme semble avoir poursuivit mon raisonnement. Elle a un sourire las.

« On est vraiment en train d’essayer de le sauver, là, le latin, hein ? »

Elle est inspectrice de SVT.

Voilà où en est le latin. Voilà les lambeaux auxquels je m’accroche. Voilà ce que la réforme du collège a fait à une matière complexe, exigeante, peu utile. Qui ne nécessitait qu’un brin d’idéal et de dinguerie pour offrir ses trésors.

Je suis enseignant de lettres modernes, je ne manque pas d’occupations. Aujourd’hui, je ne m’accroche à ces quelques heures de cours que par esprit de contradiction. Et en espérant qu’une intervention providentielle rende au latin et à ses profs un peu de crédit et de confiance.

Après tout, c’est la langue des légendes et des exploits. Espérons.

Les textes détestés

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Nous sommes le 20 août et je suis en train de lire Les confessions de Rousseau. Avant que vous ne dépêchiez chez moi une ambulance pleine de beaux infirmiers et de camisoles de force très seyantes, laissez-moi vous expliquer pourquoi :

  • D’abord, ça rompt avec la cure de science-fiction que j’ai faite cet été. D’ailleurs, je vous déconseille Ender’s Game (La stratégie Ender), j’ai rarement été aussi agacé par un bouquin. Par contre, The neuromancer (Le neuromancien), c’est très chouette.
  • Ensuite, je cherchais à rendre justice à une erreur faite par l’un des mes enseignants, qui m’a amené à pas mal réfléchir sur un point du métier de prof de français.

Voici le tableau : nous sommes en 1999, l’année de mon bac de français (le premier qui me regarde avec pitié, je lui balance mon déambulateur à la tronche). L’autobiographie de Rousseau est au programme, nous l’étudions avec Mme H. J’adore Mme H : à mon amour de la littérature, elle parvient à adjoindre une rigueur et une précision auxquelles j’étais jusque là terriblement réfracteur. Je mets un point d’honneur à rendre la moindre de ses préparations de texte, y compris les facultatives, j’ai tout le temps la main levée, bref, je suis Hermione Granger.

Arrivent Les confessions. Et même si la leçon de Mme H. est comme toujours brillante, elle est percluse de piques à l’endroit de l’auteur, qu’elle n’apprécie visiblement pas, tant dans le style que dans le propos. Notre axe d’étude principal vise implicitement à démontrer à quel point Jean-Jacques est un gros relou frustré. À cet âge-là, encore, on a tendance à être suiviste (ou à être le rebelle libre-penseur dont tout le monde est amoureux, mais j’étais à peu prêt autant taillé pour le rôle que Christian Clavier pour jouer dans du Godard). Je continue à rendre mes préparations, en ricanant à chaque fois que j’insère une pique à l’endroit de celui qui a le culot d’écrire un traité d’éducation alors qu’il a abandonné ses enfants. Mme H. en lit parfois des extraits et je rougis de fierté.

Cette détestation pour le père Rousseau devient une sorte de seconde peau, un filtre qui colore mes conversations sans que j’y pense. D’autant plus qu’on est toujours d’accord avec moi. Ah oui, Rousseau, cette enflure. Jusqu’au jour où, au détour d’une conversation, T. me dit en ouvrant les yeux un peu grand : « Mais tu sais, c’est dommage. C’est bien, Rousseau. »

C’est bien Rousseau. La phrase me semble aussi incongrue que si on m’avait dit, tu sais, c’est dommage. C’est faux, la gravité.

Du coup je tente. Je me replonge dedans. Et il suffit de quelques lignes pour que je me rends compte à quel point je suis resté figé dans une conception adolescente de cet auteur et de sa littérature, bourrée de défauts et de qualités. De moments d’éblouissement et d’agacement. Une grande et belle oeuvre, dont les racines nourrissent tant de passages de la littérature qui, jusqu’alors, me paraissaient obscurs.

Étendu sur le lit d’une auberge de jeunesse, je me repasse en accéléré ma scolarité. Ces profs, puis moi, qui expliquaient en rigolant que, bon, ça il faut le lire, l’étudier, mais c’est nul. Et bien sûr, bien sûr, on les croit.

On en revient toujours à cet élève qui, dans le mot qu’il m’avait écrit à la fin de l’année, m’expliquait comment une phrase que j’avais prononcé avait totalement changé sa conception du travail. Phrase dont, encore aujourd’hui, je n’ai plus le moindre souvenir.

Un autre des dilemmes de l’enseignant, en particulier de français, matière dans laquelle la subjectivité joue une part essentielle dans la transmission : parvenir à habiter ces mots sur lesquels nous nous penchons avec les mômes, sans que notre opinion, quelle qu’elle soit, ne vienne colorer les pages de façon indélébile. Toujours finir par s’effacer devant la littérature.

(En post-scriptum, je tiens à dire que j’ai retenté l’expérience avec « Connaissance de l’est » de Claudel, que mon prof de prépa avait descendu deux mois durant : ben il avait raison, c’est vraiment tout pourri.)

L’Accompagnement Personnalisé, Haendel et les cannelés

Lecteur mon amour,

Si tu suis les patafiolantes aventures de la fameuse réforme du collège, qui entre en vigueur à la rentrée prochaine, tu seras peut-être tombé sur deux sigles quelque peu obscurs : EPI et AP. Ils constituent le fer de lance de la grosse machine mise en place par notre vénéré ministère de l’Éducation Nationale. J’aimerais donc aujourd’hui te parler de l’AP et pourquoi – ô surprise – ce dispositif a pour moi un doux fumet de fumisterie.

Et pour commencer, qu’est-ce que c’est donc que cette bête-là, l’AP ? Il s’agit de ce que l’on appelle Accompagnement Personnalisé. Le site Eduscol donne cette définition desdits AP :

« Le collège unique est organisé autour d’un tronc commun qui nécessite des pratiques différenciées adaptées aux besoins des élèves. Celles-ci doivent favoriser l’épanouissement personnel et la construction de l’autonomie intellectuelle des élèves. Elles permettent la prise en charge spécifique des élèves, notamment de ceux en grande difficulté scolaire. »

Ça claque, hein ? Tu la sens, la réussite au bout du texte ?

Parce que moi moyennement.

 

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Quand je lis la description de l’AP sur Eduscol

Concrètement, comment ça fonctionne ? Prenons l’exemple d’une classe de 6ème : dès l’année prochaine, cette classe fera 3 heures d’Accompagnement Personnalisé. Il ne s’agit pas d’heures rajoutées à l’emploi du temps mais bien incluses dans les matières. Pour parler plus clairement, dans le Collège de Trifouillis-Les-Chocobos, le Conseil d’Administration aura décidé que l’on fera de l’Accompagnement personnalisé une heure par semaine en français, en maths et en anglais. Et que, pendant ces heures-là, on travaillera, par exemple, la compréhension écrite. Il faut donc que, une heure par semaine, en classe entière, les profs se débrouillent pour travailler sur cette thématique, en tenant compte des difficultés des mômes. Sur un même texte, en français par exemple, on invitera Gwendolyn à trouver la différence entre souligner et entourer (vaut mieux s’y mettre dès la sixième, parce qu’en troisième, c’est pas toujours acquis, croyez-moi) tandis que Mohammed devra comprendre ce qu’on attend exactement de lui quand on lui pose une consigne ultra-vague telle que « Que pensez-vous de ce texte ? » (la réponse « rien » ne valant bizarrement qu’assez peu de points). On fera la même chose en maths en essayant de décrypter les attentes d’un exercice ou en anglais.

« Mais », va m’interrompre une bonne âme, « si c’est en classe entière, pourquoi on appelle ça Accompagnement Personnalisé ? Ce ne serait pas plus pertinent de faire ça en petits groupes ? »

En général, c’est là que les défenseurs du projet se mettent soit en colère, soit à rire d’une façon qui n’est pas départie d’une certaine condescendance. Ce syndicat, par exemple, explique qu’on peut tout à fait travailler une même compétence dans une classe de 27 élèves ayant un niveau d’acquisition variable, que travailler en petits groupes dans des horaires qui se rajoutaient aux heures de cours classique, c’est surfait, et qu’il y a tout un tas de méthodes qui le permettent.

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Moi quand ce syndicat, par exemple explique qu’on peut tout à fait travailler une même compétence dans une classe de 27 élèves ayant un niveau d’acquisition variable, que travailler en petits groupes dans des horaires qui se rajoutaient aux heures de cours classique, c’est surfait, et qu’il y a tout un tas de méthodes qui le permettent. (cette légende est beaucoup trop longue).

Alors certes. Sur le fond, je suis d’accord. De la même façon que je PEUX préparer des cannelés à cloche-pied, sans vêtements, tandis que ma voisine me hurle l’intégrale de Maître Gimms dans les oreilles. Je peux le faire. Mais le résultat sera peut-être un brin moins bon que si j’étais peinard, vêtu décemment à écouter Flashdance Haendel.

Les défenseurs de l’Accompagnement Personnalisé ont tendance à balayer cet argument d’un haussement d’épaules (ce qui, reconnaissons-le, demande une sacrée agilité) et continuent, dans le blog à dérouler leur argumentaire, autour de deux points qui ont particulièrement retenu mon attention :

  • Il est nécessaire de travailler les compétences du socle commun (les compétences essentiels telles que la compréhension écrite, l’expression orale…), et ce dans toutes les matières, ce que permet l’Accompagnement Personnalisé.
  • L’Accompagnement Personnalisé permettra enfin aux profs de mettre en place des dispositifs innovants tels que la différenciation, du tutorat entre élèves, des projets…

 

Et là, je suis désolé, mais on est dans le domaine de la foutaise et du mépris pur et simple. Nous sommes en 2016, et, à quelques exceptions près, je ne connais aucun bahut dans lequel les enseignants ne comprennent pas l’importance de travailler en équipe et non tout seul dans son coin. Bien évidemment que lorsqu’un prof d’anglais foire son cours sur la voix passive, il ira se renseigner sur le degré de maîtrise de ce savoir auprès de son collègue de français (et c’est généralement là qu’il commencera à comprendre qu’il va avoir des soucis…).
Le premier collège dans lequel j’ai enseigné, il y a 9 ans – en temporalité Éducation Nationale, peu de temps après le Déluge, donc – en tant que stagiaire, se trouvait dans la Sarthe, perdu entre un champ et un autre champ. L’un de mes premiers cours de l’année s’est fait en duo avec ma collègue de maths : nous avons passé deux heures à travailler avec les chiards sur des termes que l’on retrouve en maths comme en français, tels que hypothèse, résultat, ainsi que divers connecteurs logiques. Parce que c’était pertinent, parce que nous savions que c’était ce dont notre classe avait besoin à ce moment là.

Quant à la différenciation, les projets, le tutorat… Je suis ravi de m’apercevoir que cette réforme s’aperçoive de l’existence de procédés qui existent depuis les années 30 et les institutionnalise, mais, une fois encore, ce n’est pas parce qu’un laxatif peut-être exactement le remède dont a besoin à un moment qu’il faut s’en envoyer une pilule tous les soirs.

Au risque de me répéter, je continue de l’affirmer : tout est question de timing, d’ambiance de classe, d’élèves. Il y aura des moments, des groupes dans lesquels il sera essentiel de travailler certaines compétences dans certaines matières. Et d’autres où ces méthodes seront totalement inefficaces. Et oui, je vais être terriblement rétrograde en affirmant que, plutôt que de rendre obligatoire l’utilisation de procédés qui ont leur mérite, cette réforme aurait été plus inspirée de pérenniser le travail en petits groupes. Parce que les mômes en ont besoin. Parce que c’est ainsi que l’on pourra faire leur connaissance, parce que non, aucune réforme ne mettra en place une perception altérée du temps durant lequel on pourra se concentrer sur 27 élèves l’un après l’autre. Ce n’est peut-être pas ce que l’on me demande mais cela reste pour moi essentiel. L’année dernière, G. ne s’est enfin ouverte que parce que je lui ai consacré trois mois de tutorat privé. Si elle n’avait pas eu ce temps privilégié avec un adulte quel qu’il soit, elle serait très probablement restée murée dans son silence et ses difficultés. Parce que G. faisait parti d’une classe dont l’équipe carburait aux dispositifs pédagogiques « innovants ».

Et nous en arrivons au point qui fait que l’Accompagnement Personnalisé, version 2016 me donne envie de cracher de l’acide et de massacrer l’équipage entier du Nostromo : ce dispositif ment. Il se fait passer pour une pratique innovante, qui va enfin dépoussiérer des professeurs profondément rétrogrades et rétifs au changement. Alors qu’en leur imposant à tous les enseignants de danser sur une musique qui ne leur convient pas, il risque de donner lieu à des heures peu efficaces, durant lesquels mômes et adultes essayeront désespérément de comprendre ce que l’on attend d’eux.

Alors qu’il aurait été nettement plus pertinent de présenter tous les outils dont l’Accompagnement Personnalisé se fait le chantre aux profs en mettant en avant leurs avantages pour laisser chacun libre de les intégrer ou pas à sa pédagogie. Je commence à en avoir ras-le-bol de ce discours implicite qui est véhiculé par cet ensemble de mesure et qui sous-entend que, si des directives ministérielles ne nous y invitaient pas (comme Barbe-Noire invitait des membres de son équipage à faire un petit tour sur la planche), les enseignants ne chercheraient pas à innover, à mettre en place des trucs, et à se former mais passeraient leur temps à cocher les jours qui les séparent des vacances dans leurs agenda en regardant Game of Thrones. Mais bien entendu, ça impliquerait aussi de nos supérieurs de se pencher d’un peu plus près sur notre  boulot, et pas uniquement en se penchant sur de vagues rapports que des inspecteurs surchargés de boulot et de responsabilités diverses rédigent quand ils ont encore le temps de venir nous voir (coucou, ça fait 9 ans que j’attends une inspection…)

L’Accompagnement Personnalisé illustre à merveille le paradoxe (je pourrais dire l’hypocrisie mais ce serait être mauvaise langue et nous savons tous que je ne suis pas mauvaise langue) de la réforme du collège : elle prône l’individualisation des élèves en exigeant une uniformisation des méthodes de travail des enseignants, peu importe que lesdites méthodes leur conviennent ou pas. Ce qui me permettra de finir sur un axiome merveilleux, digne d’une mémé bretonne « Quand en classe on a un prof grincheux, ça fait trente élèves malheureux. »

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Quand on m’explique que ce n’est pas très agréable de m’entendre tout le temps critiquer la réforme du collège.