La sombre histoire des roulettes de piano

Ce soir, j’aimerais te parler de Monsieur Vivi.

Monsieur Vivi, c’est l’un des profs de musique d’Ylisse. C’est aussi l’un des types que j’aime le plus au monde (il y a sept types que j’aime le plus au monde, dont quatre dont j’ai déjà parlé entre ces lignes.) Monsieur Vivi est à la fois une brute de travail, une boule de nerfs et une oasis de tranquillité. Monsieur Vivi adore son boulot. Il passe son temps à se former, à essayer de nouveaux trucs dans sa classe – j’aurais pu dire innover, mais le terme est utilisé à toutes les sauces dans l’Éducation Nationale, y compris quand tu change le PQ des chiottes – à parler avec les mômes. Monsieur Vivi est une institution à Ylisse, et les marmules de 18 ans lui sautent dans les bras quand ils le croisent dans les rues de la ville. En plus il est très beau et très gentil.

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Je l’imagine toujours comme ça, et si tu sais pourquoi, je t’aime encore un peu plus.

Bref, Monsieur Vivi, tu as autant envie de lui faire des câlins que de lui bâtir un mausolée. Et il y a quelques temps, le collège Ylisse était candidat à la mise en place d’une CHAM. Non, on ne nous proposait pas d’accueillir la moitié d’un chameau, mais de mettre en place une Classe à Horaires Aménagés Musique. En gros, les mômes intégrant cette section sont sélectionnés sur profil (pas forcément les résultats d’ailleurs) et rejoignent une sixième dans laquelle ils auront beaucoup plus d’heures de musique qu’ailleurs. Le but étant de parvenir à créer un ensemble musical qui tienne la route à l’issue de la Troisième.

Du coup, Cheffe a beaucoup poussé Monsieur Vivi à bosser pour qu’on présente un dossier béton sur la CHAM. Monsieur Vivi a travaillé très tard le soir, a reçu la visite d’éminents membres du Conseil Général, du Conservatoire, a retravaillé. Et on lui a dit que oui, à Ylisse, on pouvait ouvrir une CHAM. Que c’était un grand honneur, surtout que bon, ok, l’École Républicaine, l’égalité toussa, mais que QUAND MÊME, ce n’était pas n’importe quel milieu social ici, du coup on devait être doublement reconnaissant. On a été doublement reconnaissant.

Le truc avec les classes où les élèves doivent pratiquer d’un instrument, c’est qu’il y a besoin d’instruments. Le Conseil Général participe, mais le collège doit aussi y aller de sa poche. Et chaque fois que le collège doit y aller de sa poche, c’est un peu compliqué.

Assez récemment, Monsieur Vivi a fait remarquer que ce serait chouette de pouvoir déplacer le piano acquis pour l’occasion entre sa salle de musique, au premier étage, et le rez-de-chaussée, là où il y a la salle polyvalente. Il a fouiné sur Internet et trouvé un chouette appareil. Ça se place sous la bête, ça permet de le déplacer à une main – même que c’est utilisé dans des concerts bobos où les artistes dansent avec les instruments – et ça coûte 150 balles.

Monsieur Vivi a mal dû argumenter ce jour-là – il était peut-être un peu fatigué d’être allé chercher les instruments commandés avec la camionnette du collège et de les avoir montés – parce que le Grand Argentier lui a dit que non, on on, pas moyen. 150 euros, on n’est pas encore à Noël, Monsieur Vivi. Faut réfléchir, deux minutes. 150 euros, ça fait beaucoup beaucoup de photocopies. De repas au self. De bouteilles d’Harpic. Du coup, on va plutôt acheter des petites roulettes sympas à 15 euros pièce.

« Dites Monsieur Vivi, c’est ballot, les roulettes on n’est pas trop sûr qu’elles tiennent. Du coup on va les visser avec un système d’harnachement métallique. Bien sûr il va falloir percer dans le coffre du piano. Bah oui hein… »

C’est comme ça que j’ai découvert le petit piano droit de la CHAM du Collège Ylisse. Échoué comme une baleine, percé comme un ado rebelle. Couché de traviole dans la salle de musique. J’aime beaucoup les pianos, même si eux ne me le rendent pas. Ben tu sais quoi ? J’ai eu un peu mal au coeur. Pour le piano, la CHAM, les mômes et Monsieur Vivi. Je me suis dit que si la CHAM avait été à Neuilly, on aurait pas trop hésité à cracher les 150 euros, argent public ou pas. Et qu’on aurait eu des instruments propres. Neuilly.

Mais là on est à Ylisse. Le piano aura des roulettes surélevées. Du coup ce sera pas trop pratique pour les pédales. Et l’acoustique en pâtira un peu. Mais bon. C’est pas grave. On est reconnaissant. Oh et pour finir : ce soir Monsieur Vivi m’a envoyé un texto. Quand il a redressé le piano avec l’agent d’entretien et un collègue de musique, ils se sont rendus compte qu’il ne tenait pas droit. Et il a basculé en avant. Il paraît que l’un d’entre eux a pas pu s’empêcher de crier « pôv’piano ! pôv’piano ! »

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